Accueil > Le Triomphe du dieu Argent de Marivaux

Critiques / Théâtre

Le Triomphe du dieu Argent de Marivaux

par Gilles Costaz

A Turin, la réhabilitation d’une pièce oubliée

Partager l'article :

On peut facilement lire en France Le Triomphe de Plutus de Marivaux ; il suffit d’avoir une édition complète de son théâtre. Mais, pour voir la pièce jouée, il faut prendre la route de Turin ! Car c’est un metteur en scène italien, Beppe Navello, qui, dans son théâtre Astra, avec l’aide de la fondation Teatro Piemonte Europa, redonne vie à cette œuvre tout à fait oubliée. Bien sûr, ce n’est pas un événement du même ordre que lorsque la bibliothécaire de la Comédie-Française, Sylvie Chevalley, découvrit un texte jamais publié, La Commère, il y a une quarantaine d’années. Mais c’est quand même une réhabilitation d’une pièce longtemps considérée comme quantité négligeable.
Tout en traduisant le texte d’une façon qui nous paraît élégante, Beppe Navello a modifié le titre, qui est devenu Le Triomphe du dieu Argent. En effet, Plutus, que Marivaux a tiré du grec Ploutos, serait devenu en italien Pluto – et, chez nos voisins, la mythologie de Disney fait de véritables ravages ! Il s’agit bien du dieu Argent (ou Pluton) qui descend sur terre par amour pour une jeune femme charmante fiancée à un autre dieu, Apollon. Voilà nos deux dieux se disputant la même beauté et intervenant auprès des domestiques et des parents. Pluton se fait appeler Ergaste et bénéficie des services du lourdaud Arlequin. La jeune femme, Aminta, a, elle, une servante sensible aux tentatives de séduction et de corruption. Pluton a beaucoup d’argent, et il en dispense abondamment. Que pensez-vous qu’il arriva ? Marivaux aurait dû faire gagner le dieu de l’Amour. Mais non, c’est le surhomme plein aux as qui l’emporte. Notre auteur vient de voir se mettre en place de système de Law (la pièce est de 1728) et il comprend bien le pouvoir grandissant et implacable de la finance.
Le spectacle utilise une belle et ingénieuse scénographie de Francesco Fassone. Sur une scène circulaire, un château miniature se déplie et se replie. Autour passe une barcarole où joue et chante la formation musicale. Tout est délicieusement XVIIIe, avec l’amusant anachronisme d’une fontaine estampillée par le S barré du dollar. Les acteurs, Daria Pascal Attolini, Camillo Rossini Barattini, Diego Casalis, Eleni Molos, jouent dans la grâce et l’exaltation mondaine. Mais Alfredo Onofrietti, qui interprète le dieu Pluton, croque quelqu’un de grossier, suffisant, sûr de lui : c’est, avec justesse, le parfait parvenu. Stefano Moretti, dans le rôle d’Arlequin (habillé d’un blouson réversible : uniforme dans un sens, bariolé quand on le retourne : tout un symbole), retrouve une vertu perdue en France : l’interprétation très physique du personnage, avec force cabrioles.
D’abord discrète, la partie musicale se déchaîne en fin de soirée. Le compositeur Germano Mazzochetti s’est beaucoup amusé. Il pastiche d’abord Rameau et les derniers couples sonnent comme du Offenach ! Les acteurs, épaulés par la soprane Cristina Arcari, savent tous chanter à pleins poumons. C’est une belle comédie dont nos voisins italiens, Beppe Navello et ses interprètes, nous révèlent l’insolence endormie dans nos bibliothèques. Cette humeur satirique, ils la réveillent à bon escient (le pouvoir de l’argent n’a as reculé, au contraire) et avec le meilleur des rires. Juste retour des choses : Marivaux avait écrit la pièce pour les comédiens italiens de Paris, connaissant leur truculence et leur style endiablé.

Il Trionfo del dio Denaro de Marivaux, traduction et mise en scène de Beppe Navello, musique de Germano Mazzocchetti, décor de Francesco Fassone, costumes d’Augusta Tibaldeschi, chorégraphie de Paolo Mohovich, lumières de Marco Burgher, avec Alberto Onofrietti, Camillo Rossi Barattini, Diego Casalis, Daria Pascal Attolini, Stefano Moretti, Eleni Molos, Riccardo De Leo, Cristiana Arcari (soprano), les musiciens Andrea Bianchi, Diego Losero, Andrea Maffolini.

Teatro Astra, Turin, tel. : +39 1156 34 352, jusqu’au 12 février. (Durée : 1 h 20). Traduction de Beppe Navello parue aux éditions Lantana, avec un appendice critique de Gabriella Bosco et Myriam Tanant.

Pepe Fotografia.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.