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Critiques / Théâtre

Le Temps des suricates de Marc Citti

par Gilles Costaz

Deux acteurs dans leur loge

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Des comédiens dans une loge. On a déjà vu cela dans L’Habilleur de Ronald Harwood que jouait Laurent Terzieff et dans pas mal d’autres pièces. L’attente avant d’aller sur scène, c’est le moment fort par excellence, comme « l’angoisse du gardien de but au moment du penalty » chère à Handke et Wenders. Marc Citti, grand acteur qui nous est familier depuis la fin des années 80, a choisi de reprendre cette situation pour sa seconde pièce (après une adaptation très personnelle de Shakespeare, Kiss Richard). Deux interprètes partagent la même carrée : ils jouent tous les deux dans Hamlet lors d’une tournée qui, ce soir-là, s’est arrêtée à 0yonnax. Ils n’ont que des rôles secondaires – l’un d’eux est quand même chargé d’incarner Horatio - , mais ils ont plusieurs rôles. Donc ils doivent entrer et sortir, changer et rechanger de costume, ce qui leur laisse le temps de parler, de s’angoisser et même d’oublier d’entrer en scène. Un haut-parleur leur indique où en est la représentation, mais ils ne l’écoutent pas toujours. Ils se rappellent des souvenirs, commentent la mise en scène (une jeune femme aux prétentions avant-gardistes qui a monté la pièce de travers ! ), se disputent, révèlent peu à peu ce qu’ils cachent et qui les obsède. Pour l’un, c’est l’amour qu’il porte à l’interprète du rôle d’Ophélie – mais l’affaire est loin d’être gagnée. Pour l’autre, les projets qui lui permettraient de revenir en haut de l’affiche, car il est tombé dans un certain anonymat après avoir été l’enfant chéri du public quand il sortait du Conservatoire. Soudain, un incident se produit en scène. Va-t-il permettre à ces seconds couteaux du théâtre de changer leur destin ?
Le titre n’est pas très clair : les suricates sont les mangoustes de l’Afrique australe qui, vouées à l’anxiété, ne cessent de faire le guet dans le désert. Les personnages de Marc Citti ressemblent à ces animaux attentistes dont l’esprit vit beaucoup hors de l’endroit où ils sont et se communiquent des frayeurs vraies ou fausses. On ne peut pas ne pas se demander si Citti se dépeint lui-même dans le personnage de l’acteur passé de la gloire au purgatoire. Lui-même fut très vite connu quand il termina sa formation non pas au Conservatoire, mais à l’école de Nanterre-Amandiers que dirigeait Patrice Chéreau. Mais il n’a jamais disparu de l’affiche ! C’est, en tout cas, avec une jolie douceur qu’il traduit la vie des artistes tels qu’ils sont dans leur immense majorité, sincères, passionnés, amicaux, talentueux, rêveurs (trop rêveurs), peu employés et le plus souvent à court d’argent. En une heure, comme dans les pages d’une nouvelle, tout est dit : l’existence de l’acteur s’effectue dans les hauteurs des grands textes et dans les abîmes d’espoirs toujours reportés et vite remplacés par d’autres espoirs aussi fragiles. La mise en scène de Benjamin Bellecour dessine l’atmosphère et les rapports entre les personnages les plus justes qui soient : Bellecour connaît, il est lui-même un acteur habité par les idéaux du théâtre. Vincent Deniard campe le comédien qui n’a pas l’esprit accordé à son physique grand et raide, en contraste avec un cœur romantique dans la poitrine. Deniard le joue dans la fougue et la netteté, avec le sens exact de ce qui est touchant et de ce qui est comique. Marc Citti, enfin, se charge lui-même d’être le comédien qui se débat dans le creux de la vague. Il est merveilleusement l’homme qui refuse de vieillir, bascule sans cesse entre la générosité et le repli sur soi. Ce qu’il exprime aussi, fort bien, et ce que dit en sous-main son propre texte, c’est que tous ceux qui vivent dans le théâtre et par lui vivent entre l’imaginaire et la réalité. Ils sont dans ce déséquilibre où il faut sans cesse changer de lucidité. Ce Temps des suricates est à ajouter à tous les beaux textes qui ont su, avant lui, parler du théâtre au théâtre.

Le Temps des suricates de Marc Citti, mise en scène de Benjamin Bellecour, scénographie et lumière d’Anne-Marie Guerrero, son de Pierre Antoine Durand, costumes de Marion Rebmann,
escrime dirigée par Patrice Camboni, avec Vincent Deniard et Marc Citti.

Théâtre des Béliers parisiens, les mercredi, jeudi, vendredi, 19, tél. : 01 42 62 35 00. (Durée : 1 h).

Photo Lisa Lesourd.

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