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Critiques / Théâtre

Le Silence et la Peur de David Geselson

par Corinne Denailles

Portrait de Nina Simone, diva et combattante

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David Geselson a l’art de construire des spectacles entre réalité et fiction. On se souvient du magnifique Doreen à propos d’André Gorz et de son épouse (voir la critique sur Webtheatre). Dans En route Kaddish, le principe était aussi de conjuguer réel et imaginaire. Avec Le silence et la peur, il dresse un portrait de la grande Nina Simone (appuyé sur le livre de Nadine Cohodas, Princess Noire : The tumultuous reign of Nina Simone) sur fond d’histoire américaine, et européenne.

Eunice Waymon rêvait d’une carrière de pianiste classique mais recalée au concours d’une grande institution new yorkaise dont elle attendait tout, sa vie bascule. Elle découvre à l’occasion de cette amère déception qu’elle doit son échec à la couleur de sa peau et non à son manque de talent, elle est noire dans le regard des autres. Elle en voudra à ses parents de ne pas lui avoir parlé de la discrimination brutalement éprouvée. Après des heures difficiles, elle finira par hasard, par chanter avec le succès que l’on sait. Elle choisit un pseudonyme : Niña (petite fille en espagnol) et Simone pour Simone Signoret qu’elle avait admirée dans Casque d’or de Jacques Becker. Elle épousera un homme violent qui l’exploite sans vergogne jusqu’à épuisement. Nina Simone, dotée d’un tempérament de feu, sera la diva du jazz qu’on connaît et une infatigable combattante pour les droits des noirs, le respect des droits civiques, combat qu’elle partage avec l’écrivain James Baldwin, entre autres. Afro-américaine, elle porte en elle quatre siècles d’histoire coloniale à travers ses ancêtres Cherokee et esclave africain.

Le spectacle est d’une grande densité, peut-être trop foisonnant. David Geselson veut trop en dire et n’évite pas un certain didactisme. Il y est question d’histoire, de discrimination raciale, d’identité, de transmission mais aussi du rapport entre réel et fiction, de dimensions biographique, historique, imaginaire, de l’importance symbolique du récit, vecteur d’apaisement et d’unification.
Des images vidéo montrent des images d’archives de manifestations, de répressions, Malcom X, Martin Luther King. Comme pour ajouter à la complexité du propos, la mise en scène joue des modalités du récit, des temporalités et des espaces. Une situation évoquée dans le récit est jouée plus tard, ou à l’inverse, une situation est d’abord jouée et ensuite racontée. Même si on en comprend l’intention, les dialogues qui mêlent français et anglais laissent une sensation un peu étrange ; l’un parle en anglais, l’autre répond en français. Si l’on a l’impression de s’y perdre parfois, cela imprime une pulsation qui exprime cette peur dont parle Nina Simone qui ne l’a jamais quitté et le sentiment d’oppression né d’un silence imposé.

La comédienne Dee Beasnael qui incarne Nina Simone semble habitée par une colère tellurique, une indignation inextinguible, une souffrance au-delà des mots. Elle est stupéfiante, on ne voit qu’elle. À la fin du spectacle, Nina Simone dit à son père décédé qu’elle lui pardonne son silence, ce silence destructeur. Puis, dans une scène très douce, très triste, nous voici sur les rives africaines du Ghana où ont embarqué les premiers esclaves. La colonisation et l’esclavage sont aussi une affaire européenne. La comédienne Dee Beasnael, elle-même originaire du Ghana, dit un texte en Ngambaye, manière très poétique d’exprimer la nécessité et la douleur de la transmission et du poids de l’histoire.

Le Silence et la Peur texte et mise en scène de David Geselson. Collaboration à la mise en scène et interprétation : Dee Beasnael, Craig Blake, Laure Mathis, Elios Noël, Kim Sullivan. Scénographie, Lisa Navarro. Lumières, Jérémie Papin. Video, Jérémie Scheidler. Son, Loïc Le Roux. Costumes, Benjamin Moreau. A Ivry, au théâtre des quartiers d’Ivry jusqu’au 8 mars 2020 à 20h. Durée : 2h. Résa : 01 43 90 11 11

Photo Simon Gosselin

Tournée :
L’Agora – Boulazac Le 10 mars 2020
Le Moulin du Roc, Niort Les 13 et 14 mars 2020
Le Gallia Théâtre, Saintes Le 17 mars 2020
L’Empreinte, scène nationale de Brive – Tulle Le 23 mars 2020
Théâtre de la Cité, Toulouse Du 25 au 31 mars 2020
Théâtre de la Bastille, Paris Du 20 au 29 avril 2020
La Rose des Vents, Villeneuve d’Ascq Les 5 et 6 mai 2020
NEST, CDN de Thionville Du 12 au 14 mai 2020

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