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Critiques / Théâtre

Le Réformateur de Thomas Bernhard

par Gilles Costaz

Grandiose Serge Merlin !

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Le Réformateur de Thomas Bernhard
En vêtement de nuit, le cheveu négligé, le visage traversé d’angoisse, un philosophe auteur d’un Traité de la nécessaire destruction du monde s’est levé de bon matin pour recevoir les représentants de l’université voisine qui lui remettront le diplôme de doctor honoris causa. Il aurait dû se rendre à la cérémonie qui avait été prévue, mais il est trop malade. L’université ira jusqu’à lui. Est-il vraiment malade ? Il jure qu’il ne tient pas debout, martyrise sa femme qui ne cesse d’aller et venir pour le soigner et le rassurer (généralement sans pouvoir placer un mot), et se plaint de la terre entière : tous ceux qui ne l’ont pas compris, son entourage, la Suisse, la ville d’Interlaken, Montreux, Genève, les traducteurs, les universitaires, Rome, tous les pays du Sud, la nourriture qu’on lui sert… (Mais c’est l’un des rares textes où Bernhard ne s’en prend pas à son pays, l’Autriche !) La volée de bois vert est infinie. Les dignitaires de l’université affronteront à leur tour la colère du maître…
Ce chapitre de la grande saga de la fureur bernhardienne, André Engel le monte pour la deuxième fois et change le contexte. L’action, qui se passait aujourd’hui et permettait à l’auteur de se moquer des penseurs contemporains, est transposée au siècle des Lumières : le personnage est une sorte de Voltaire pérorant dans son fauteuil surélevé. C’est du Thomas Bernhard en costumes d’antan ! Quant à l’épouse, elle est jouée par une très jeune femme, la délicate et juste Ruth Orthmann (ici barbouillée, comme si le massacre conjugal passait aussi par les coups). Ces décalages, qui se poursuivent dans la conception du décor (un appartement trop joli, d’une élégance charmante et horriblement conformiste, conçu avec malice par Nicky Rieti), servent admirablement la pièce. Elle n’a sans doute jamais été aussi drôle. Cette pluie d’insanités, d’insultes de la pire mauvaise foi, est une douche de formules féroces dont l’audace bondit sans garde-fou. Engel n’a pas peur d’aller jusqu’à la farce (farce très noire, bien entendu), et son interprète, le grandiose Serge Merlin, non plus. Merlin dispose d’une tonalité vocale quasi musicale pour dire cette suite de jérémiades d’un grand esprit déployant la panoplie complète de ses petitesses. Il joue de tout son être le drame de la vieillesse. Thomas Bernhard demande à ses acteurs d’emprunter une voie et une voix uniques où la haine comique se ressasse. A eux, et au metteur en scène, d’en trouver la puissance et les nuances. Dans ce registre, Serge Merlin est, en France, le plus grand. Quand le spectacle est terminé, Merlin donne, aux saluts, un autre spectacle : comme un enfant qui a réussi à jouer un mauvais tour, il rit de bonheur. Ce moment-là, merveilleux, émouvant, est aussi l’un des plaisirs de cette très belle soirée mise en œuvre par Engel au théâtre de l’Oeuvre.

Le Réformateur de Thomas Bernhard, traduction de Michel Nebenzahi (éditions de l’Arche), version scénique et mise en scène d’André Engel, décor de Nicky Rieti, costumes de Chantal de La Coste, lumière d’André Diot, son de Pipo Gomes, coiffure et maquillage de Marie Luiset, avec Serge Merlin, Ruth Orthmann, Gilles Kneusé, Nicolas Danemans, Thomas Lourié.

Théâtre de l’Oeuvre, tél. 01 44 53 88 88, jusqu’au 11 octobre. (Durée : 1 h 40). Rappelons l’excellence des programmes du théâtre de l’Oeuvre, qui contiennent le texte de la pièce, des analyses et divers documents d’un grand intérêt.

Photo Richard Schroeder.

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