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Critiques / Théâtre

Le Radeau de la méduse de Geog Kaiser

par Corinne Denailles

un précipité de tragédie humaine

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Georges Kaiser s’est inspiré d’un événement historique, le torpillage d’un navire qui emmenait au Canada des enfants anglais fuyant le Blitz en 1940. Le titre évoque le radeau sur lequel une poignée d’hommes ont survécu lors du naufrage du bateau Méduse au XIXe siècle, et qui fait l’objet du fameux tableau de Géricault. Deux situations réelles, deux huis-clos redoutables qui génèrent des dérives tragiques des comportements humains. La pièce de Kaiser rappelle évidemment le livre de William Golding, Sa majesté des mouches, qui fait la peau à l’idée de l’innocence enfantine en mettant en scène un microcosme social sur une île. Ainsi, chez Kaiser, il y a deux leaders naturels qui s’imposent et s’opposent, Ann et Allan ; ils sont d’ailleurs les seuls à avoir un nom, les autres sont des numéros, excepté Petit-Renard, surnom donné au petit roux découvert caché et qui a le tort de faire le treizième naufragé. Au début on s’organise, on partage la nourriture, on rame de conserve jusqu’à ce que Ann décrète que 13 est un chiffre qui porte malheur et qu’il faut se débarrasser de cet enfant qui non content d’être différent, ne fait rien et ne sert à rien. Allan s’oppose à ce projet mais Ann saura arriver à ses fins d’une vilaine manière. Les enfants réinventent les lois des adultes et leurs rapports de force par mimétisme mais aussi spontanément quand il y va de la survie. La pièce est traversée de références bibliques – découpage en sept journées, partage du pain, le bouc émissaire et le sacrifice en la personne de Petit-Renard – ; la religion occupe une place centrale dans cette petite communauté et suscite des débats sur la question de la vie et de la mort ; comment peut-on tuer son prochain au nom de la religion.... La pièce s’achève sur un faux happy end ; ils sont sauvés mais Allan refuse de rejoindre cette communauté humaine capable de sacrifier un des siens et plus largement de faire la guerre qui tue les enfants.
Thomas Jolly a conçu une mise en scène sobre dans une très belle scénographie de Heidi Folliet et Cecilia Galli, avec des lumières en clair-obscur de Laurence Magnée. Occupant tout l’espace du plateau, une énorme barque tourne lentement sur elle-même dans la nuit et le brouillard, sous un ciel orageux, vision fantasmagorique. On ne peut imaginer huis-clos plus étroit, espace exigu qui exige beaucoup de ces jeunes acteurs tout fraîchement issus de l’école du théâtre du Théâtre national de Strasbourg. La tâche est d’autant plus rude que le texte est parfois pesant et démonstratif. Néanmoins, il y a quelques tableaux saisissants comme le mariage de Ann et Allan où ils jouent à ce jeu enfantin de « on dirait que », où l’imaginaire se déploie et donne réalité aux mots par leur seul prononciation. Croix de bois planté à la proue, le mariage est célébré dans la stricte observance du rite avec cantique etc. Les belles voix des comédiens s’élèvent et emplissent l’espace, le tableau est de toue beauté. Un spectacle un peu ardu pour une jeune promotion d’acteurs mais qui ne manque pas de qualités.

Le radeau de la Méduse de Georg Kaiser, traduction Huguette et René Radrizzani. Mise en scène Thomas Jolly. Scénographie Heidi Folliet, Cecilia Galli. Lumière Laurence Magnée. Musique Clément Mirguet. Son Auréliane Pazzaglia. Costumes, maquillages Oria Steenkiste
Avec le Groupe 42 de l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg Youssouf Abi-Ayad, Éléonore Auzou-Connes, Clément Barthelet, Romain Darrieu, Rémi Fortin, Johanna Hess, Emma Liégeois, Thalia Otmanetelba, Romain Pageard, Maud Pougeoise, Blanche Ripoche, Adrien Serre
Et en alternance Blaise Desailly et Gaspard Martin-Laprade. A l’Odéon Berthier jusqu’au 30 juin 2017 à 20h. Durée : 1h45

Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser est publié aux éditions Fourbis.

© Jean-Louis Fernandez

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