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Critiques / Théâtre

Le Quai des brumes de Jacques Prévert

par Gilles Costaz

Transbordement réussi

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Prévert écrivit du théâtre au sein du groupe Octobre, puis fut aspiré par le cinéma. Le théâtre le rattrape aujourd’hui, puisque certains de ses scénarios sont portés à la scène. Après Les Enfants du paradis (théâtralisés plusieurs fois), voici, contre toute attente, Le Quai des brumes. Oui, l’idée d’adapter le film de Carné-Prévert paraît surprenante. Mais, finalement, c’est bien vu. Car ce script est, d’une certaine façon, immobile. On y fait du surplace. Prévert avait pris de grandes libertés par rapport au roman de Mac Orlan. Dans le livre, le « quai des brumes », c’était Montmartre. Dans le film, c’est Le Havre. Du climat trouble de la Butte on passait à la mythologie aventureuse des ports ! Au Havre, donc, un déserteur cherche à quitter la France. Il traîne à proximité des quais et des bateaux, rencontre dans un bar un peintre malheureux et surtout une femme solitaire. Entre le soldat qui fuit et la jeune paumée c’est la passion immédiate : « Tu as de beaux yeux, tu sais » (air connu). La belle a un protecteur. Dans ce monde interlope, on a le coup de feu et le coup de couteau faciles…
Le metteur en scène Philippe Nicaud entoure cette hybridation de roman noir et de tragédie antique d’une bonne dose de nostalgie avec l’accordéon au bord des larmes et au bord du drame de Pamphile Chambon. Surtout il garde l’intensité des mots colorés de Prévert. C’est de la parole en action, mais c’est beau comme ses poèmes. Tout est concentré dans les limites d’une scène qui manque de largeur et où, pourtant, quelques déplacements d’éléments par les comédiens eux-mêmes changent régulièrement le lieu de l’action avec bonheur. Certaines des solutions pour allonger l’espace ou rompre la gravité de l’intrigue (une passerelle en bois, un nez de clown) ne sont pas toujours convaincantes, mais l’exploit de donner d’un film classique une autre forme, une autre vie qui suscitent une émotion égale, n’est pas banal. Le jeu des acteurs ne cherche pas a ressemblance avec les créateurs (Gabin, Morgan) mais se souvient subtilement des mythes du film noir. Fabrice Merlo, dans le rôle du déserteur, n’a pas la puissance assurée de Gabin mais il apporte autre chose, une douleur d’enfant mal-aimé, et il est très bien. Sara Viot, en jeune femme qui n’a pas complètement pris le parti pris du malheur, est d’une émotion toujours rayonnante. Idriss, en méchant qui voudrait qu’on le prenne pour un gentil, a une présence d’athlète de la scène. Sylvestre Bourdeau et Philippe Nicaud se partagent les rôles restants, avec un juste sens du mystère de chaque être humain. Le transbordement de l’écran au plateau est parfait. On embarque !

Le Quai des brumes d’après le scénario de Jacques Prévert, adaptation, mise en scène et musique de Philippe Nicaud, avec Idriss, Sara Viot, Fabrice Merlo, Pamphile Chambon, Sylvestre Bourdeau, Philippe Nicaud.

Essaïon, 19 h 30 les vendredi et samedi, 18 h, le dimanche, tél. : 01 42 78 46 42, jusqu’au 14 janvier. (Durée : 1 h 20).

Photo Félix Lahache.

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