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Critiques / Opéra & Classique

Le Portrait de Mieczyslaw Weinberg

par Caroline Alexander

La damnation de l’artiste star

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Laurent Spielmann, directeur de l’Opéra National de Lorraine, aime décidément rendre justice aux oubliés de la création musicale. Après avoir ressuscité Korngold et Alexander von Zemlinsky (voir webthea des 9 février et 20 septembre 2006), il redonne vie à l’un des plus obscurs et l’un des plus prolifiques compositeurs de la Russie ex-Union Soviétique : Mieczyslaw Weinberg. Le Portrait, son avant dernier opéra qui met en musique la nouvelle éponyme de Gogol, réflexion désabusée sur le rôle de l’artiste pris dans l’engrenage de la société qui le nourrit, vient de s’installer sur la scène du théâtre de la place Stanislas.

Les destins de Zemlinsky et de Weinberg ont bien des points communs : juifs tous les deux, l’un et l’autre chassés de leur lieu d’origine par l’hydre nazi, l’un et l’autre exilés puis oubliés, l’un et l’autre morts dans la misère, le premier dans la banlieue de New York, le deuxième à Moscou.. Leurs œuvres furent doublement enfouies pour des motifs politiques avant et pendant la deuxième guerre mondiale, puis, à la fin des années quarante, par les diktats de l’esthétique atonale élaborée à Darmstadt. Zemlinsky fut redécouvert au tout début du 21ème siècle grâce à l’obstination du maestro James Conlon. Weinberg dut attendre quelques années de plus et c’est à Gabriel Chmura, chef d’orchestre israélien né en Pologne, qu’il doit d’être enfin réentendu et réhabilité dans son génie.

La haine antisémite

Né à Varsovie en 1919, mort à Moscou en 1996, Weinberg fut en effet l’auteur d’une œuvre foisonnante comprenant sept opéras, près d’une trentaine d’œuvres symphoniques, des quatuors, des sonates et même de la musique de film, notamment celle du chef d’œuvre de Michaïl Kalatosov, palme d’or du festival de Cannes 1958 : Quand passent les cigognes. Il avait vingt ans quand les Allemands envahirent la Pologne. Seul survivant de sa famille il réussit à s’expatrier en Union Soviétique. D’errances en errances, poursuivi et emprisonné par la haine antisémite de Staline, il dut son salut à l’amitié et à l’admiration que lui vouait Chostakovitch. La mort du petit père des peuples en 1953 lui apporta un peu de paix. Durant les années soixante sa notoriété culminait, il était joué par les plus fameux interprètes, les Oïstrakh, Rostropovitch, Kondrachine ou Quatuor Borodine...

Entre moralité et fantastique

Pour ne plus subir les foudres de la censure qui avait frappé La Passagère son premier opéra (et qui avait toujours cours 20 ans plus tard ), Weinberg se tourna vers des sujets puisés dans la littérature agréée : Dostoïevski-L’Idiot et Gogol - Le Portrait - dont il écrivit la musique en 1980 sur un livret d’Alexandre Medvedev. L’opéra, créé en 1983 au Théâtre National de Brno, suit à la lettre la trame gogolienne. Entre moralité et fantastique, c’est l’histoire de Chartkov, un peintre plein de talent et sans le sou qui, par hasard – mais existe-t-il un hasard ? – achète pour trois fois rien un tableau à un brocanteur. Un portrait d’homme dont le regard le suit jusque dans ses rêves et cauchemars. L’artiste bohème est si fauché qu’il ne peut plus payer son loyer. Un gendarme vient l’arrêter et voilà que le tableau se retourne et libère un trésor caché dans son cadre… Soudain, le pauvre peintre est riche, il va en profiter, déménager, fréquenter les nantis, les influents – il paye un journaliste pour un article le taxant de meilleur portraitiste de son temps -. Et ça marche, ça roule, tous les noblions, les nouveaux riches viennent poser pour des reflets d’eux-mêmes flatteurs. Chartkov y perd son âme, et, quand il découvre sur le tard le vrai talent d’un jeune russe ayant séjourné en Italie, il comprend ses erreurs et en perd la raison.

En nocturne burlesque

Une musique en nocturne burlesque, dense, intense, profondément russe : Weinberg en est imprégné, il a manifestement écouté et aimé le Groupe des Cinq, les Moussorgski, Borodine, mais aussi Prokofiev et Tchaïkovski, et, par plages, des élans à la Bartok ou Mahler. Gabriel Chmura à la tête de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy en fait vibrer toutes les couleurs, toutes les ruptures. Le chant est magnifiquement servi par le ténor américain Erik Nelson Werner dans le rôle titre, le timbre clair, la diction précise et le jeu halluciné. Evguéni Lieberman, jeune baryton russe, est tout en fait convaincant en Nikita, le valet. Dimitris Paksoglou, ténor grec, campe un très poétique et prophétique veilleur de nuit. Dans des rôles secondaires divers, l’ensemble de la distribution est pratiquement sans faille.

Les espaces et les temps s’entrechoquent

On n’en dira pas autant de la mise en scène et des décors. C’est pourtant à l’anglais David Pountney, metteur en scène renommé et coproducteur du spectacle, que l’on doit les redécouvertes scénique de Weinberg dont il a déjà monté La Passagère. Dan Potra, auteur des décors et costumes, plonge Chartkov dans un dégoulinement de peinture, longues traînées à la Rouault qui l’écrasent dans ses cauchemars, avant de virer, au troisième acte dans la blancheur aseptisée d’une salle d’hôpital. Les espaces et les temps s’entrechoquent : la clientèle huppée est montée sur échasses dans des costumes de carnaval (allusion au siècle de Gogol ?) jusqu’à ce que le portrait démultiplié de Staline viennent rappeler le temps présent du compositeur.

Tous les trucs sont utilisés, formules à l’ancienne et usage de la vidéo en direct qui lance en gros plan les images du héros emporté dans sa démence. Quelques jolies idées allègent le poids des procédés : la présence silencieuse, glissante d’une Psyché, muse de l’artiste, aux longues jambées juchées sur des talons aiguilles (Hedda Oosterhoff), celle de l’aveugle errant magnifiquement interprété par le flûte solo Gaspar Hoyos, l’étrangeté enfin d’un allumeur de réverbères qui vole dans les cintres et allume les étoiles.

Le Portrait de Mieczyslaw Weinberg, livret d’Alexandre Medvedev d’après la nouvelle éponyme de Gogol. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Gabriel Chmura, mise en scène David Pountney reprise par Anelia Kadevia, décors et costumes Dan Potra, lumières Linus Fellbom. Avec Erik Nelson Werner, Evgueny Liberman, Claudio Otelli, Dimitris Paksoglou, Randall Jakobsch, Yuree Jang, Avi Klemberg, Philippe Talbot, Jean-Vincent Blot, Svetlana Sandler, Diana Axentii, Hedda Oosterhoff.

En coproduction avec Opera North de Leeds.

Nancy, Opéra national de Lorraine, les 5, 7, 12, 14 avril à 20h, le 10 à 15h. -

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