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Critiques / Théâtre

Le Paradoxe des jumeaux de Jean-Louis Bauer et Elisabeth Bouchaud

par Gilles Costaz

La deuxième vie de Marie Curie

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Le théâtre de la Reine blanche, non loin des Bouffes du nord, s’installe peu à peu dans le paysage. Sa spécialité, sa différence ? Le monde de la science, des différentes sciences dans le reflet des arts. La preuve : nous ne pouvons vous expliquer précisément ce titre du Paradoxe des jumeaux, car il correspond à une vérité de la physique sur l’espace-temps qu’il nous serait bien difficile de formuler. Si l’on veut le résumer à gros traits, un jumeau né après son frère peut arriver dans le futur en même temps que l’autre ! En fait, il s’agit surtout de deux cœurs réunis par une gémellité de destin : ceux des savants Pierre Curie et Paul Langevin. L’époque Marie et Pierre Curie, qui est connue, s’est achevée avec la mort de Pierre. Restée seule et développant ses travaux sur le radium, Marie a noué une relation d’amitié avec un partenaire « jumeau » du disparu, Langevin, qui travaille sur la relativité parallèlement à Einstein. Cette amitié s’est transformée en amour, mais Langevin est marié et père de famille. Le secret est éventé ; la famille de l’épouse Langevin et la presse d’extrême droite s’en emparent. Une étrangère n’a-t-elle pas détruit un couple français ?Même l’académie Nobel est ébranlée : peut-on donner la récompense suprême dans la catégorie chimie (Marie et Pierre ont déjà eu le prix de physique) à une femme qui partage sa vie avec le mari d’une autre ? Dans ce genre d’histoire, en 1911 comme aujourd’hui, la femme est plus courageuse que l’homme.
Le théâtre et le cinéma se sont intéressés au premier versant de la vie de Marie Curie. Jean-Louis Bauer et Elisabeth Bouchaud éclairent le deuxième versant. Ils le font de façon très classique, ne cherchant pas à rompre avec la progression chronologique et se concentrant sur trois personnages : Marie Curie, Paul Langevin et la sœur de Marie, Bronia (la présence de cette dernière apporte d’autres informations à notre connaissance du mythe Curie : Bronia ne pense qu’à ramener Marie dans son pays natal, la Pologne, dans un esprit assez nationaliste alors que son illustre sœur s’attache à continuer ses recherches en France). La mise en scène de Bernadette Le Saché cadre les trois personnes dans un décor réaliste, plein de fioles et d’éprouvettes, et s’amuse à injecter quelques rares documents d’époque – la Loïe Füller dans l’une de ses « danses serpentines ». Le style est celui d’une chronique intime où tout s’exprime dans la pudeur et l’émotion retenue. Elisabeth Bouchaud incarne Marie Curie dans une douleur douce, donnant d’une façon remarquable le sentiment d’être toujours dans plusieurs pensées à la fois. Karim Kadjar interprète Paul Langevin dans un mélange de distance et de passion assez original, dont on se demande s’il n’est pas parfois excessif mais qui participe fortement au nerf de la soirée. Sabine Haudepin assure le rôle de la sœur avec une autorité discrète. L’ensemble, riche en révélations historiques, associe habilement le tableau du pasé, la critique sociale et l’intériorité, tout en restant distancié, comme sous le regard d’un scientifique – ce qui est assez normal dans le temple savant de la Reine blanche !

Le Paradoxe des jumeaux de Jean-Louis Bauer et Élisabeth Bouchaud, mise en scène de Bernadette Le Saché, décor de Juliette Azémar, costumes de Karen Serreau
, assistanat à la mise en scène de Judith Policar, création sonore de Stéphanie Gibert
, création lumière de Paul Hourlier, avec Sabine Haudepin, Élisabeth Bouchaud, Karim Kadjar.

Théâtre de la Reine blanche, 20 h 45, tél. : 01 40 05 06 96, jusqu’au 28 décembre. (Durée : 1 h 20). Texte à L’Avant-Scène Théâtre (le volume comporte aussi Et le soleil s’arrêta de Dava Sobel traduit par Elisabeth Bouchaud).

Photo Pacal Gély.

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