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Le Off Avignon cru 2014

par Dominique Darzacq

Bizarre et chaotique

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Comme a pu le dire Greg Germain, président d’Avignon Festival & Compagnies, lors de la conférence de presse bilan, « nous ne pouvons faire comme si de rien n’était. Le Festival 2014 n’a pas été comme les autres ». Le combat des intermittents du spectacle aura pesé jusqu’au bout, même si les compagnies du Off en totale adhésion avec des revendications qui les concernent étaient, pour des raisons financières, contraintes de jouer. C’est pour elles une question de survie. Il semble bien, du moins au début du festival, que ce soit sur le public que les appels à la grève ont eu un effet dissuasif si l’on en croit les statistiques. Alors que 52.492 cartes d’adhésion avaient été vendues en 2013, on en compte seulement 48.848 cette année. En revanche, et il faudra bien un jour se poser des questions sur le sujet, le nombre de spectacles proposés ne cesse de croître. C’est ainsi qu’on dénombrait cette année 1307 spectacles proposés, pour un peu plus de 28.000 représentations, qui auront été vus par 3680 professionnels, programmateurs, journalistes.

Quoiqu’il en soit, certains lieux et spectacles auront fait le plein malgré une ambiance vécue dans l’ensemble comme bizarre et chaotique. Cependant le Off ne peut se résumer à la seule comptabilité profuse des lieux et des spectacles. Ce grand bazar bariolé ne serait qu’un super magasin vide sans ses fans, ces festivaliers accros, la tête dans leur rêve de découverte, disponibles pour toutes les surprises, qui, bible du Off sous le bras, examinent, pointent spectacles vus et à voir, telle Madeleine, rencontrée au Village du Off. Infirmière hospitalière et avignonnaise, elle a choisi de passer ses vacances en théâtre « parce que ça aide à vivre » et aura à la fin du festival vu soixante spectacles. Si la pêche ne fut pas toujours miraculeuse, elle aura eu quelques enthousiasmants coups de cœur. Parmi ceux-ci, l’Acteur loup de Benedetto au théâtre des Carmes qui reste pour elle un lieu de référence où elle va toute l’année. Car, se plait-elle à souligner, « hors Festival, Avignon n’est pas le désert culturel qu’imaginent trop souvent les édiles parisiennes. »

" L’Acteur loup, c’est mon histoire" disait André Benedetto, l’inventeur du Off disparu il y a peu. Interprété par Yann Karahillo accompagné aux tintements des clochettes par la musicienne Catherine Delaunay , L’Acteur loup est une fulgurante et poétique réflexion sur le métier d’acteur. « Un moment intense avec un acteur formidable », précise Madeleine qui, ayant appris par tracts interposés que Michel Bruzat, le metteur en scène, signait également la mise en scène du malicieux texte de Philippe Avron Big bang décida d’aller y voir de plus près et fila dès le lendemain au Petit Louvre où est programmé le spectacle. Elle est, malgré ses craintes initiales, rentrée sans problème dans cette histoire de professeur de philosophie farfelu qui, derrière Kant et autres penseurs, déboulonne quelques idées reçues. « J’ai trouvé ça très drôle, et en même temps très poétique et j’ai surtout trouvé Flavie Avargues, la comédienne, formidable. Vraiment on peut voir de très bons comédiens dans le Off », conclue-t-elle.

En Off, on peut aussi y rencontrer d’épatants chanteurs. Et justement au Petit Louvre où, à 11h du matin, Les Contes d’Hoffmann font un tabac et ont affiché complet dès le début. Si proposer de l’opéra quasiment à l’heure du petit déjeuner et en une heure trente éveille la méfiance, elle disparait dès les premières notes. Ces jeunes gens ont de la voix (superbe), du jarret, de l’humour et de belles idées scéniques pour resserrer l’œuvre sans en tronquer la vérité. Sur la trame de l’histoire, dans une taverne, Hoffmann pris de boisson évoque ses amours, la troupe nous fait entendre magnifiquement les grands airs qui jalonnent la partition. Tour à tour chanteurs, membres d’un mini orchestre (piano, violon, violoncelle, flûte), voire machinistes, la troupe nous embarque avec une jubilation contagieuse dans les méandres d’une histoire tissée de fantaisie et de fantastique, de trivialité, de profondeur, que les voix excellent à nous faire percevoir. « Rendre l’opéra accessible à tous, en gardant une qualité musicale de haut niveau » telle est l’ambition de L’Envolée Lyrique, troupe de musiciens chanteurs emmenée par Henri de Vasselot baryton et qui interprète Hoffmann. Cette troupe de jeunes chanteurs est décidément récidiviste puisque déjà présente au Petit Louvre l’année dernière avec un remarquable Cosi Fan Tutte qui, comme cette année pour Les Contes d’Hoffmann lui valut le Prix du public.

De retour également, Elodie Menant, venue l’année dernière avec La Pitié dangereuse et à nouveau présente pour poursuivre sa plongée dans l’univers de Stefan Zweig , avec La Peur dont elle propose une adaptation qui emprunte au cinéma d’Hitchcock tout en préservant l’essence même de l’écriture de Zweig et sa manière de faire sourdre les tourments et les troubles de l’âme. Ici, les angoisses d’une jeune femme adultère qu’une étrange inconnue fait chanter.

Être au cœur d’Avignon, à deux pas de la place de l’Horloge et pourvue d’un sympathique patio où l’on peut se restaurer à l’ombre des cerisiers platanes n’est pas la seule raison qui incite les artistes à revenir au Petit Louvre. C’est qu’il est bien autre chose qu’un simple garage où l’on pose comme on peut son spectacle. Depuis huit ans, l’équipe qui a pris les rênes artistiques de la programmation, s’ingénie à instiller l’esprit du service public à une aventure qui par son coût ressort du théâtre privé.
« Etre aux côtés d’artistes singuliers et inattendus, attentifs à leur projets , instaurer des fidélités qui permettent au public de mieux les suivre » tels sont les objectifs d’une programmation où cette année on retrouvait Emmanuel Van Cappel ( Le Piston de Manoche , Gauthier Fourcade qui, avec Le Secret du temps plié, jongle avec les mots, l’amour et le temps ( voir la critique de Gilles Costaz) ou encore Laurent Viel, comédien et chanteur, alternativement l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, fascinant par la façon dont le chanteur ne perd jamais de vue le comédien. Après avoir chanté Ferré, il est revenu avec Barbara, un pari audacieux et délicat gagné magnifiquement. A travers des chansons connues et moins connues émaillées de quelques extraits d’entretiens radiophoniques, il nous livre un visage inattendu, un brin provocant et pervers de la dame en noir et surtout nous la donne à entendre comme une nouvelle découverte.

Attentif à la diversité afin d’élargir son public, ce qui , si on en juge par le nombre de spectacles qui ont affichés complets, est payant, le Petit Louvre proposait un large éventail d’écritures notamment contemporaines. Parmi celles-ci, une des dernières pièces de Jean-Claude Grumberg qui avec Votre maman aborde avec une infinie délicatesse teintée d’humour, le problème que pose la fin de vie et la maladie d’Alzheimer. Une pièce entre sourire et larmes, magnifiquement servie par Françoise Bertin (voir la critique de Jean Chollet). Aussi, parmi les spectacles qui ont fait le plein, ce récit subtil et troublant qu’est La Peau d’Elisa de la québécoise Carole Frechette, qui met en scène une femme seule, ici attablée devant un verre à la terrasse d’un café ,qui s’inquiète de sa peau, de ses mains moites tout en racontant des histoires d’amour dont on ne sait pas si elle sont véridiques ou inventées. Un récit à fleur d’âme et d’épiderme que l’interprétation de Laurence Pollet-Villard, tour à tour exaltée, fiévreuse, avec des échappées de drôlerie, fait vibrer de toutes les nuances d’une quête amoureuse au bord de la folie.

C’est d’une tout autre folie, celle du pouvoir, dont il est question avec Le Revizor de Gogol .Celle qui s’empare des notables d’une petite ville de province qui prend un jeune aristocrate ruiné au jeu pour un inspecteur général de saint Petersburg ( un revizor). Sur cette méprise, chacun, le Gouverneur en tête, essayant de s’attacher les faveurs de celui qu’il prend pour un revizor , Gogol a fourbi une corrosive satire sur la corruption et l’imposture que la mise en scène crayonne au fusain dans une astucieuse scénographie qui ajoute un jus de fantastique avec le souci de tirer l’affaire du côté du cauchemar burlesque. Ce faisant, le jeu volontairement appuyé des comédiens, les costumes et les maquillages en grossissant le trait en parasitent quelque peu la virulence critique et empêche de bien percevoir tout ce qu’elle peut avoir encore d’actuel.

Outre un Cyrano ébouriffant qui valut à Stéphane Dauch (Cyrano) le Prix de la révélation du Off (voir critique de Gilles Costaz) le comédien François De Brauer dont on a pu apprécier la subtilité dans le rôle du marquis de La Locandiera mis en scène par Marc Paquien, nous convie à clore la journée festivalière au Petit Louvre avec une très savoureuse Réforme Goutard qui nous invite avec humour à réfléchir sur l’inculture et les ravages qui s’en suivent . Façon de défendre à sa manière, et avec les armes de la dérision et de la pensée, le combat des intermittents.

Photos des spectacles : Big Bang Frank Roncière , Le Revizor M. Barbaud

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