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Critiques / Théâtre

Le Monde en détails de Jean-Loup Rivière

par Gilles Costaz

Derrière l’évidence

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Pas sûr que Jean-Loup Rivière cherche à attraper le lecteur par l’évidence et les références immédiatement accessibles ! Le nouveau livre de cet auteur dramatique, essayiste et professeur, s’appelle Le Monde en détails et ne mentionne pas sur sa couverture que l’ouvrage est une réflexion, une suite de réflexions sur le théâtre. On peut quand même lire à l’intérieur de la jaquette, en caractères liliputiens : « Peu importe qu’il s’agisse ici de théâtre... Le théâtre ne commence à compter et à n’être que lui-même qu’au moment où il pourrait être tout autre chose. Ne commence à naître qu’au seuil de sa disparition... Personne ne peut se passer de dialogue avec le monde, mais chacun a besoin d’aide. L’art est un secours en ce qu’il invite à entendre l’inouï de son discours. Le théâtre témoigne de ce qu’il faut être sensible avant que d’être intelligent, si l’on veut écouter ce que dit le Monde, et trouver la réplique. Il est probable que le théâtre soit un lapsus du Monde. » D’où un titre qui évoque le Monde, et non l’art dramatique. C’est pourtant bien le théâtre qui est le sujet du volume.
Rivière a réuni là des textes courts, dont la plupart ont été conçus et dits à France Culture. Ce ne sont pas des critiques au sens classique, plutôt des pensées confiées à une feuille blanche qui se trouve être en même temps un microphone. Plus exactement des émotions qui se transforment en définitions le temps qu’on passe de la salle de théâtre à son écritoire. Le spectacle prend forme dans le souvenir, Rivière décrit l’événement à sa façon, très artiste japonais – en quelques touches - , puis, comme après avoir fait quelques pas dans la rue, il tire une conclusion qui a le ton léger d’une supposition, d’une hypothèse, mais qui n’en est pas moins une vérité, un contrepoint et une contrepied à l’égard des certitudes existantes. C’est ainsi qu’après avoir assisté au Cid de Corneille mis en scène par Alain Ollivier, il peut affirmer que les enfants comprennent par les « circonstances du discours » et « le mouvement du sentiment » que par les mots même. Que la lecture d’Henri Michaux le convainc que la « récusation » est l’une des définitions du théâtre. Que, sans se reporter à une sortie théâtrale ou à une lecture, il estime que « le théâtre n’est donc peut-être rien d’autre qu’une entreprise de localisation des énigmes ». Qu’au lendemain de la vision de La Douleur de Duras mise sur la scène par Chéreau, il émet cette idée : « Le théâtre serait l’hospice de la honte, le lieu où peut se dire ce qui fait honte à la littérature. » Parfois en colère (il n’aime pas « l’esthétique du fangeux »), le plus souvent poliment en désaccord avec ce qui ne brise pas les habitudes, Jean-Loup Rivière pousse loin le paradoxe, affectionne l’exceptionnel qui n’en a pas l’apparence. On ne peut être toujours d’accord avec lui. Mais c’est un esprit avec qui il fait bon dialoguer en silence, en le lisant. Il n’y a pas chez lui l’ombre d’une banalité, mais un progrès, un pas nouveau dans l’appréhension moderne du théâtre.

Le Monde en détails de Jean-Loup Rivière. Editions du Seuil, 320 pages, 21 euros.

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