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Critiques / Théâtre

Le Misanthrope de Molière

par Gilles Costaz

Rajeunissement d’Alceste

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Les derniers Misanthropes que l’on a vus revenaient à une inspiration comique dont on avait perdu l’habitude : celui que joue Nicolas Bouchaud dans la mise en scène de Jean-François Sivadier (actuellement en tournée), celui que compose Michel Fau (au théâtre de l’Oeuvre). On y rit beaucoup ! Retour à la couleur noire avec celui que monte Clément Hervieu-Léger à la Comédie-Française. L’on n’y retombe pourtant pas dans le drame bourgeois quasi larmoyant auquel on résuma souvent la pièce de Molière, à force d’en faire un match désespéré entre Alceste et Célimène, entre un roi de l’intransigeance et un entourage adepte des compromis. Ce nouveau spectacle tente autre chose. Il décale l’action dans l’ère moderne (entre 1930 et 1960, difficile à dire) et donne à Alceste d’une part une jeunesse qu’on lui voit rarement et d’autre part un tourment où le sentiment d’être trompé se mêle à une sensation moderne de désespoir, de solitude, d’étrangeté, d’incompréhension.

Cette vision est sur les épaules d’un acteur qui l’endosse avec un grand art de jouer et de ne pas jouer avec ses partenaires, Loïc Corbery. Car son Alceste est le plus souvent hébété, noyé dans une quête obscure, fermé dans sa solitude, cherchant une communion impossible avec autrui. Voilà qui est très fascinant ! Corbery exprime en même temps une déchirure et une douceur, une souffrance et un repli involontaire. Tous les personnages savent vivre en société, sauf Alceste, non pas seulement parce qu’il n’est pas d’accord avec le mensonge et l’ambition, mais parce qu’il erre sans certitude dans le monde des mondains. Face à lui, la Célimène de Giorgia Scaliett est une sensuelle calculatrice : elle aime ses mots plus que tout et paye modérément de sa personne, sachant quand même embrasser Alceste sur la bouche. L’actrice suit admirablement la ligne dure de son personnage sous le déploiement savant du jeu social. Eric Ruf incarne un Philinte un peu détaché et parfois saisi par le rire : une composition d’un originalité discrète. (Il est, en outre, l’auteur d’un très beau décor plein de possibilités et renvoyant à l’idée d’une bourgeoisie fêtarde et dédorée). Adeline d’Hermy est une Eliante d’une personnalité aussi forte que celle de Célimène : la comédienne fait passer ce personnage de second plan au premier. Serge Bagdassarian se charge du rôle d’Oronte et le dessine avec une splendide douleur secrète. Gilles David, Yves Gasc, Louis Arène et Benjamin Lavernhe sont les autres tireurs de ficelles en ce grenouillage mondain et confortent cette belle image du Français où jeune vague des acteurs et sociétaires au long cours s’accordent dans un style vif et sans clichés

Molière, quelquefois, raisonne à voix haute. Et cette raison peut résonner de façon rhétorique. Avec la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, le débat s’efface au profit de la vie humaine, intérieure, palpitante, mystérieuse. Ainsi cette soirée est d’une rare intensité, bien que le dernier acte eût gagné à être mené plus nerveusement. L’un des plus beaux Misanthrope que l’on ait vu au Français – qui a si osuvent programmé cette pièce, avec des bonheurs divers.

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, scénographie d’Eric Ruf, costumes de Caroline de Viviaise, lumière de Bertrand Couderc, musique de Pascal Sangla, réalisation sonore de Jean-Luc Ristord, coiffures de Fabrice Elineau, avec Yves Gsc, Eric Ruf, Florence Viala, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Georgia Scaliett, Adeline d’Hermy, Louis Arène, Benjamin Lavernhe et les élèves-comédiens de la Comédie-Française.

Comédie-Française, tél. : 0825 10 16 80, en alternance jusqu’au 17 juillet. (Durée : 2h50 entracte compris).

Photos Brigitte Enguerrand

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