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Critiques / Théâtre

Le Marchand de Venise de Shakespeare

par Gilles Costaz

Shylock au temps du Coca-Cola

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C’est toujours difficile de monter Le Marchand de Venise. Dans certains pays, la pièce a servi et sert à alimenter l’antisémitisme : l’histoire d’un marchand juif qui prête de l’argent à un jeune homme et lui fait signer une clause terrible – donner une livre de sa chair si l’emprunteur ne rembourse à la date fixée (et il ne pourra s’acquitter de sa dette dans le délai prévu) -, c’est une sinistre occasion de dénoncer le « peuple élu », si l’on n’a pas une autre lecture du texte. Shakespeare, lorsqu’on lit bien, n’est nullement antisémite ; il montre un commerçant juif mal-aimé et victime jusqu’à la folie du mépris dont on l’accable. Mais la pièce est en même temps, et bizarrement, une comédie, car il y a des jeunes filles facétieuses, des amoureux gaffeurs, des questions de coffrets à bijoux et de bagues qui s’envolent des doigts qui les portent… Plus une scène de tribunal très grave et pourtant jouée avec un travesti. Un metteur en scène peut déraper à tout moment. Ce n’est pas ce qui se produit avec le spectacle de Jacques Vincey, créé au Centre national de Tours, mais cet artiste rigoureux nous avait habitués à des lignes plus droites. Ici, il se perd dans les différentes directions que lui proposent Shakespeare et l’adaptation un peu lourde de Vanasay Khamphommala.
Business in Venice, c’est le sous-titre donné par l’adaptateur. Aujourd’hui tout le monde se prend pour Piketty et désigne du doigt les folies économies, sans y comprendre grand-chose. La soirée, comme tant d’autres, s’en prend au capitalisme et commence dans les rayons réfrigérés d’un hypermarché, où l’un des protagonistes, Lancelot, boit Coca sur Coca (l’acteur, Pierre-François Doireau aime-t-il le Coca-Cola ? Dure vie que celle de comédien). Car tout est transposé aujourd’hui. Le costume cravate un peu raide et la robe du soir très légère sont de mise, et l’atmosphère vire à la boîte, à la boom, à l’alcool, à la danse, aux étreintes, à la jeunesse moderne en liberté. Une fois les rois du business stigmatisés dans un prologue appuyé, le style de la représentation tangue comme les eaux de Venise un jour d’acqua alta. La gravité ne revient qu’au moment du procès – normal : la vie de deux hommes sont en jeu, et l’honneur d’une population également. Mais, comme s’ils se sentaient mal embarqués sur la route de la satire, les comédiens s’orientent, chemin faisant, vers la loufoquerie et l’explosion illogique d’événements comme dans une série américaine. Heureusement, ces acteurs ont du répondant. Thomas Gonzalez et Pierre-François Doireau savent être inattendus. Océane Mozas, transformée en longue blonde écervelée et jouant aussi le rôle du travesti, mène un duo parfait avec une partenaire également très enjouée, Jeanne Bonenfant. En revanche, en Shylock, Jacques Vincey, qui a une évidence physique et de l’intériorité, n’a pas encore assez creusé et renouvelé son personnage. Jean-René Lemoine, qui interprète le négociateur Antonio, est d’une présence effacée. Dommage. On voit bien que Vincey voulait, à travers la présence d’un acteur de couleur, amplifier la question des minorités (juifs, noirs, qui sont les plus opprimés, qui a l’image trompeuse d’oppresseurs ?). Mais Jean-René Lemoine est, par ailleurs, un remarquable auteur ; il n’a pas tous les dons. Préférons ses pièces à ses prestations dans des textes d’autres auteurs !
On ne retrouve donc pas ici le remarquable metteur en scène de Und d’Howard Barker avec Nathalie Dessay ou de La vie est un rêve de Calderon où, cette fois-là, Vincey retrouvait l’essence même d’un théâtre ancien. On allume trop de feux, et l’incendie ne prend pas, ce qui est étrangement contraire à toutes les lois de la combustion.

Le Marchand de Venise, Business in Venice de William Shakespeare.
Mise en scène : Jacques Vincey
.Texte français et adaptation : Vanasay Khamphommala Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
 Lumières : Jérémie Papin
 Costumes : Virginie Gervaise 
Perruques et maquillage : Cécile Kretschmar
 Son et musique : Alexandre Meyer et Frédéric Minière Vidéo Victor Égéa
 Assistanat à la mise en scène : Théophile Dubus.
Avec Pierre-François Doireau, Thomas Gonzalez, Jean-René Lemoine, Océane Mozas , Jacques Vincey, Quentin Bardou, Jeanne Bonenfant, Alyssia Derly, Théophile Dubus, Anthony Jeanne.

Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff
 , tél. 01 55 48 91 00, jusqu’au 20 octobre 2017. (Durée : 3 h 15).
› 10 novembre 2017 à la Comédie de Reims, Centre dramatique national
. 15 › 16 novembre 2017 au NEST, Centre dramatique national de Thionville
21 › 24 novembre 2017 au Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national
29 novembre › 1er décembre 2017 à la Comédie de Saint-Etienne, Centre dramatique national 6 › 7 décembre 2017 à l’Hexagone, Scène nationale de Meylan
12 › 14 décembre 2017 à la Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale.

Photo Christophe Raynaud de Lâge.

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