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Critiques / Théâtre

Le Marchand de Venise de Shakespeare

par Gilles Costaz

Une joyeuse tragédie

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Le Marchand de Venise n’a pas bonne réputation. Shakespeare a-t-il voulu stigmatiser ou plaindre son personnage de Shylock, usurier juif qui accepte de prêter 3000 ducats à un chrétien tout en le traitant avec dédain et en imposant une clause d’une grande férocité ? Mais Shylock renvoie ainsi le mépris dont il est sans cesse victime, depuis le ghetto dont il ne peut sortir. L’antisémitisme de Shakespeare n’est pas du tout avéré, mais la pièce a de quoi er. Rappelons l’argument : l’argent demandé à Shylock doit servir non pas à celui qui en fait la demande mais à l’un de ses amis qui a besoin de cette somme pour entreprendre une conquête amoureuse et parvenir au bonheur du mariage. La clause féroce de Shylock, c’est qu’en cas de retard dans le remboursement, le quémandeur accepte de donner une livre de chair au prêteur. L’emprunteur a plusieurs navires marchands sur la mer, il ne devrait pas attendre longtemps de belles rentrées d’argent. Mais plusieurs accidents se produisent en même temps. Les bateaux ne sont pas de retour, le délai est tout à coup dépassé. Shylock demande la livre de chair, un couteau à la main...
Florence Le Corre et Pascal Faber ont allégé la pièce et l’ont rendue très limpide. Dans un décor de bois cuivré, à travers des costumes qui évoquent la Renaissance sans être tout à fait historiques, Pascal Faber suggère une Venise où tout est fête pour les Vénitiens et tout est solitude pour Shylock. La scène des coffrets – celle où les jeunes gens font un choix qui met à nu leur personnalité, selon leur intérêt pour l’un des trois boîtiers présents – y est interprétée de façon peut-être un trop burlesque mais ce qui est tout à fait réussi ici, c’est qu’on y joue sans rupture les deux pièces emboîtées l’une dans l’autre par Shakespeare, les deux couleurs opposées de l’œuvre : la comédie amoureuse qui se termine par des mariages heureux et la tragédie de l’usurier d’origine juive (lequel sera écrasé par la justice vénitienne). Faber a très bien opéré ce mélange des genres, plus anglais que français, en faisant glisser doucement une scène après l’autre. Michel Papineschi est une remarquable Shylock, ambigu, touchant et inquiétant à la fois. L’acteur l’interprète dans une sobriété inhabituelle, dessinant des douleurs secrètes derrière lesquelles se devinent les blessures du passé et l’esprit de revanche. Il sait être ni ange ni monstre. C’est un grand Shylock. Séverine Cojannot incarne Portia, la jolie femme à conquérir, avec grâce. Frédéric Jeannot, Régis Vlachos et Philippe Blondelle se chargent des divers rôles masculins (ils en jouent parfois plusieurs), en sachant additionner l’élan juvénile et la gravité. Charlotte Zotto ajoute une note d’espièglerie. C’est un Marchand de Venise où tout est mis en lumière avec le minimum de moyens et d’effets, dans sa double vérité de joyeuse tragédie avec laquelle on se débattra jusqu’à la fin des temps. Shakespeare aime-t-il ou hait-il Shylock ? Le spectacle de Pascal Faber et de ses comédiens permet d’aimer tous les personnages et de poursuivre notre réflexion sur cette troublante tragi-comédie.

Le Marchand de Venise de Shakespeare, traduction de Florence Le Corre, adaptation de Florence Le Corre et Pascal Faber, mise en scène de Pascal Faber, lumière de Sébastien Lanoue, son de Jeanne Signé, costumes de Madeleine Lhopitallier, avec Michel Papineschi, Philippe Blondelle, Séverine Cojannot, Frédéric Jeannot, Régis Vlachos, Charlotte Zotto.

Lucernaire, 21 h 30, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 4 janvier. (Durée : 1 h 30).

Photo Julien Biehler.

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