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Critiques / Théâtre

Le Faiseur de Balzac

par Dominique Darzacq

De scène en tréteaux

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Tandis que le Théâtre de la Ville remet à l’affiche des Abbesses Le Faiseur dans la mise en scène d’Emmanuel Demarcy Mota, Les Tréteaux France ont entamé leur tournée ce 27 septembre, au Théâtre Jean-Vilar de Vitry, avec la même pièce mise en scène par Robin Renucci. Une coïncidence qui doit davantage à l’humeur du temps qu’au hasard du calendrier. En effet, dans cette pièce écrite en 1840, Mercadet le personnage central y tient des propos qui résonnent de façon saisissante à nos oreilles contemporaines.

« Le crédit est la richesse des gouvernements, c’est le principe vital de tous les Etats bien ordonnés » affirme-t-il à sa cuisinière qui rechigne à aller encore une fois chez les fournisseurs sans les payer. Un peu plus tard, il expliquera à sa femme médusée, « aujourd’hui, madame, tous les sentiments s’en vont , l’argent les pousse. Il n’y a plus que des intérêts parce qu’il n’y a plus de famille, mais des individus ! ».

Affairiste effréné , spéculateur fiévreux obsédé par l’argent qu’il n’a pas, perclus de dettes et d’hypothèques, en proie à toute une meute de créanciers qu’il manipule et embobine avec le bagou d’un joueur de bonneteau , Mercadet, huissiers aux trousses, est au bord de la faillite. Pour se tirer d’affaire et se renflouer, il décide de marier sa fille à ce qu’il croit être un riche parti. Que la donzelle ne soit pas « leur plus belle affaire » et, de surcroît, amoureuse d’un simple employé de bureau n’est pour Mercadet qu’affaire de manigances et négociations. Décidément pas très regardant sur les moyens, découvrant que le fiancé n’est qu’un « faiseur » de son espèce, un coureur de dote aux poches aussi vides que les siennes, il s’acoquine avec le coquin pour inventer un nouveau subterfuge qui lui permettra d’éloigner les créanciers.

Dans cette pièce où les pères marient les filles comme chez Molière, où les répliques et les bons mots fusent avec la nervosité des vaudevilles, les revirements, voltes faces ont pour seul moteur la dette et son esquive pour ne pas la payer. Sans doute Balzac, lui aussi manieur d’argent malheureux que les créanciers ont transformé en forçat de la plume, a-t-il mis un peu de lui dans ce Mercadet qui a toute sa place dans la galerie des personnages de la « Comédie Humaine ». A travers lui, il brosse un portrait au vinaigre du capitalisme naissant, ausculte les mutations d’une société où la fortune ne repose plus sur la propriété ou l’entreprise mais se fait à la corbeille à coup de bluff et de délits d’initiés, un temps « ami de la fraude », étant entendu que « les grands financiers sont à l’étroit dans les lois de la probité ».

Une époque « où on assiste au début de la virtualité de l’argent, au début du vide » estime pour sa part Robin Renucci qui laisse son Faiseur dans son jus d’origine (costumes Thierry Delettre) en y ajoutant l’encre de Daumier et installe ses péripéties au cœur d’un théâtre de tréteaux afin « de pouvoir aller là où les jardins ne sont pas trop arrosés » ainsi que le veut la mission des Tréteaux de France. Pour autant, rien de relâché ou d’approximatif dans ce spectacle délibérément tiré à quatre épingles où tout se passe dans le huis clos d’un salon bourgeois au mobilier restreint et cerné alentour d’une sorte de grenier où tout ce que la maisonnée a de précieux est entreposé là, à l’écart de l’ardeur des huissiers, scénographie ingénieuse (Samuel Poncet) tout à la fois métaphore du vide et espace de jeu que les acteurs investissent comme propulsés par les tintements intempestifs d’une sonnette, où sous le masque des bonnes manières s’exposent collision sociale et carambouilles.

Au Théâtre des Abbesses, Emmanuel Dermarcy Mota, qui retient la nocive absurdité de la course effrénée d’un monde qui s’appuie sur le paraître et le boniment, dépayse Mercadet de son environnement historique, l’installe, sans en faire un quelconque Madoff, dans une famille d’aujourd’hui, nimbe ses magouilles et embrouilles d’onirisme, les pose sur un plancher pentu qui oscille aussi dangereusement que la bourse , (scénographie de Yves Collet) et les ponctue de pas dansés et de chansons, entre autres « Money » des Pink Floyd qui nous dit « l’argent est un carburant ».

L’une aux couleurs d’un noir vaudeville, l’autre aux saveurs de grinçante comédie musicale, deux versions radicalement différentes du Faiseur , chacune servie par la truculence d’une troupe d’acteurs à l’unisson des visées du metteur en scène. Chacune dans sa différence pointe avec brio le génie visionnaire de Balzac et méritent le détour.

Le Faiseur de Balzac mise en scène Emmanuel Demarcy Mota avec Serge Maggiani, Valérie Dashwood, Sandra Faure, Jauris Casanova, Philippe Demarle, Sarah Karbasnikoff, Gérald Maillet, Charles-Roger Bour, Walter N’Guyen, Stéphane Krähenbühl, Pascal Vuillemot, Gaëlle Guillou, Céline Carrère (durée 2h)

Théâtre de la Ville (Abbesses) jusqu’au 10 octobre tel : 01 42 74 22 77
En tournée : Sartrouville les 15 et 16 octobre, Nantes (Le Grand-T) 3au 11 mars 2016, Sénart 16-17 mars 2016

Le Faiseur mise en scène Robin Renucci avec Bruno Cadillon, Jeanne Brouaye, Stéphanie Ruaux, Sylvain Méallet, Thomas Fitterer, Judith d’Aleazzo, Tariq Bettahar, Patrick Palmero, Gérard Charbonnier, Daniel Carraz, (durée 2 heures)

Les Tréteaux de France en tournée. Octobre 6-9 Dijon, 14 Istre, 16 Le Creusot. Novembre : du 4 au 7 Cergy-Pontoise, 12-13 Suresnes, 24-25 Meudon, 27 Fréjus. Décembre : 3-4 Andrézieux- Bouthéon, 11 Neuilly/Seine. Janvier 2016 :14-15 Meylan
www.treteauxdefrance.com 01 55 89 12 50

Photo1/ Le Faiseur mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota © Jean-Louis Fernandez, 2/ Le Faiseur mise en scène Robin Renucci ©DR

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