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Critiques / Opéra & Classique

Le Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi

par Caroline Alexander

Quand la griffe haute couture de Robert Wilson réfrigère les ardeurs de Monteverdi

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Des gris, des bleus, des transparences irisées se mouvant au rythme de la musique : les jeux de lumières chères au metteur en scène Robert Wilson baignent comme toujours les géométries mobiles de ses décors. Comme toujours avec lui depuis quelques décennies, c’est superbe à voir mais sans grande relation avec l’œuvre qu’il est censé défendre. Le hiatus est d’autant plus flagrant s’agissant du Couronnement de Poppée/L’Incoronazione di Poppea, ultime opus lyrique de Claudio Monteverdi (1567-1643) dénonçant, à partir d’une histoire vraie, les dérives du sexe et du pouvoir puisées dans les Annales de Tacite.

L’œuvre singulière fut créée en 1642 sur un livret brûlant de sensualité de Francesco Busenello et une musique composée par Monteverdi, l’homme considéré comme l’inventeur de l’opéra, en collaboration active avec ses disciples, Cavalli, Ferrari, Sacrati et Mannelli…. La partition initiale partiellement disparue, éparpillée fut, au cours des siècles, peu à peu retrouvée, reconstituée… On n’en finit pas de recoudre les morceaux de ses habits. La nouvelle production de l’Opéra National de Paris a choisi la compilation du maestro Rinaldo Alessandrini qui la dirige dans la fosse à la tête de l’ensemble Concerto italiano.

Splendeur hybride de la musique où se croisent des styles frères mais distincts, bouillonnement intense de l’intrigue qui ressuscite des personnages qui ont existé, Néron, Poppée, Octavie et Sénèque suicidé sur ordre de l’empereur. Monteverdi et Busenello mettent en scène leur univers politiquement incorrect et humainement dévoyé. Tous pourris ? Un point de vue que de nombreux metteurs en scène ont cherché à mettre en images plus ou moins osées, parfois carrément salaces.
David Alden sur le même plateau du Palais Garnier en faisait une course poursuite entre les Marx Brother et le ciné classé X. David McVicar, au Théâtre des Champs Elysées, mêlait avec délectation cynisme et pornographie, alors que Nicolas Joël quand il était à la tête du Capitole de Toulouse et qui, avec cette production, achève son mandat à la direction de l’Opéra National de Paris, en tirait une vision plus nuancée (voir WT 535, 391, 903).

Effets tirés au cordeau, splendeur des images, sensualité absente

Rien de tout cela n’apparaît chez Bob Wilson, en fidélité absolue à la griffe haute couture de la mise en scène qui est devenue sa marque de fabrique. On retrouve une fois de plus son esthétique exigeante, ses effets tirés au cordeau, la splendeur de ses images et les poses stéréotypées des interprètes qui ne sont plus des personnages mais des figures robotisées à la gestique chorégraphiée. Toujours, il est vrai, en parfaite adéquation avec la musique. Le Ring de Wagner au Châtelet, Pelléas et Mélisande de Debussy ou Madame Butterfly de Puccini à l’Opéra de Paris, (voir WT 753 et 2645) on pourrait presque en échanger les illustrations. A quelques détails près, notamment des costumes. Ils empruntent ici les élégances élisabéthaines, amples soieries et cols en corolles imaginés par Jacques Reynaud.

Sensualité absente, froideur de rigueur : l’incarnation de ces monstres de cynisme est rude pour la plupart des interprètes à commencer par Karine Deshayes, raide, presque absente dont le beau timbre de mezzo ne réussit pas à restituer à Poppée, sa lubricité, ses mystères et son appétit carnassier de gagnante. En revanche la ravissante Gaëlle Arquez, autre mezzo, rayonne en Drusilla par la lumineuse fluidité de son timbre et la souplesse de son jeu (on aurait dû inverser les rôles). Avec Varduhi Abrahamyan, en Ottone elle forme un couple touchant, la belle mezzo arménienne souvent entendue sur ce plateau (L’Italienne à Alger/4082, Giulio Cesare/2683…) faisant de ce jaloux piégé par sa passion jusqu’au meurtre, un être de grâce ombreuse. Quatrième mezzo, l’italienne Monica Bacelli reprend les tourments d’Octavie la répudiée qu’elle avait déjà interprétée dans la mise en scène de David Alden en 2005, toujours en belle projection et impeccable diction. Jaël Azzaretti /alerte Vertu et Amel Brahim-Djelloul/Amour au timbre rond, un rien trop discret complètent avec aisance le rayon féminin de la distribution.

Celui des hommes est moins persuasif, Néron créé par un castrat et généralement chanté par un travesti, est confié au ténor Jeremy Ovenden, voix claire et bien placée mais présence rigide et sans saveur tandis que le Sénèque interprété par la basse Andrea Concetti se suicide en manque de grandeur philosophique. Comme souvent Arnalta, suivante de Poppée généralement chantée par un ténor bouffe attire les rires et la sympathie, c’est le cas de Manuel Nuñez Camelino, pantin bouffon aux déhanchements provocateurs qui lui rend son statut de personnage de commedia dell’arte. Tout comme, en moins excentrique, Giuseppe de Vittorio en nourrice débonnaire.

L’ensemble Concerto italiano joue sur des instruments d’époque aux cordes onctueuses. Rinaldo Alessandrini le dirige dans le respect de la partition qu’il a constituée, et aussi, malheureusement dans celui des partis pris frigides de la mise en scène. Monteverdi reste sagement sur la piste d’envol mais ne décolle pas.

Le Couronnement de Poppée/L’incoronazione di Poppea de Claudio Monteverdi avec la participation de Francesco Cavalli, Francesco Sacrati, Francesco Mannelli, et Benedetto Ferrari, livret de Giovanni Francesco Busenello, Compilation des sources dites « de Venise » et » de Naples » de Rinaldo Alessandrini. Ensemble Concerto Italiano, direction Rinaldo Alessandrini, mise en scène et décors Robert Wilson, costumes Jacques Reynaud, lumières Robert Wilson et A.J. Weissbard. Avec Karine Deshayes, Gaëlle Arquez, Monica Bacelli, Jaël Azzaretti, Varduhi Abrahamyan, Amel Brahim-Djelloul, Jeremy Ovenden, Manuel Nuñez Camelino, Giuseppe de Vittorio, Andrea Concetti, Marie-Adeline Henry, Nahuel di Pierro, Valerio Contaldo, Furio Zanasi, Salvo Vitale, Thomas Bettinger .

Palais Garnier, les 7, 9, 11, 14, 17, 20, 22, 24, 26, 28 et 30 juin à 19h.

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Photos : Opéra National de Paris/Andrea Messana

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