Accueil > Le Coq d’Or de Rimsky-Korsakov

Critiques / Opéra & Classique

Le Coq d’Or de Rimsky-Korsakov

par Caroline Alexander

Rutilant de fantaisie et d’humour noir

Partager l'article :

Les travaux de rénovation du Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles additionnant des retards successifs la programmation a dû une nouvelle fois être bousculée pour se conformer au principal poste de remplacement, ce « Palais de la Monnaie », une tente pour camping de luxe, nichée au milieu des hangars du site Tour et Taxis. Les difficultés d’accès ont judicieusement été contournées par des offres de navettes et facilités de parking. Le public continue d’accourir fidèle et nombreux, surtout pour cette étincelante production de fin d’année, ce rare Coq d’Or de Rimsky-Korsakov (1844-1908) qui par la splendeur de sa musique et l’humour noir de sa satire fait ricochet sur notre monde.

L’œuvre, rutilant mélange de fantaisie onirique et de parodie politique, est si vive, sensuelle, si actuelle qu’on ne comprend guère pourquoi elle reste absente des répertoires. A Paris, sa dernière apparition date de 2002 où le Châtelet reprenait une production façon kabuki signée Takashima et Kent Nagano. Son sujet, tiré d’un conte de Pouchkine, un conte méchant où les bons sentiments, la pieuse morale passent à la trappe de l’humour parodique, ne fut guère apprécié des autorités en place, le tsar Nicolas II y apposa le cachet de sa censure. Rimsky-Korsakov, compositeur majeur de son époque, membre du Groupe des Cinq, ne vit jamais sur scène son Coq d’Or, son ultime opus lyrique (– il en composa une quinzaine –). L’œuvre fut créée un an après sa mort.

Drôle de conte du grand Pouchkine mis en livret par Vladimir Bielski. On y croise Dodon, tsar stratège de la paresse, qui n’aime qu’une chose au monde : sa sieste. Mais les troupes armées des pays voisins l’obligent à rester éveillé pour guerroyer. Un astrologue tombé d’un ciel improbable lui fait alors un cadeau divin : un coq d’or toujours sur le qui-vive qui l’avertira dès qu’un mouvement militaire approchera de ses frontières. Le reste du temps il pourra dormir tranquille. Comblé par ce cadeau inespéré Dodon promet monts et merveilles à l’astrologue qui préfèrera en user plus tard, au moment où il pourra le faire à son bon escient. Ce moment arrive quand Dodon revient de campagne avec l’irrésistible tsarine de Sjemacha dont il a décidé de faire sa femme. L’astrologue la veut pour lui en paiement arriéré de son don. Refus de Dodon, dictateur paresseux, mais dictateur en puissance absolue qui assassine le demandeur légitime. Alors le Coq d’or, fantôme de conscience, vengera son maître d’un coup de bec mortel.

Laurent Pelly situe la trame de ce pamphlet anti-tyrannie au sommet d’un mamelon de terre noire (ou de charbon ?), symbole du domaine des travailleurs. Un lit géant y trône avec ses couettes et ses coussins joufflus de duvet. Dodon, ensommeillé, en pyjama, y fait régner sa puissance et ses caprices y compris pour ses fils qu’il enverra sans remords mourir pour lui. Le décor de Barbara de Limburg est aussi loufoque que la fable. Au deuxième acte, c’est une sorte de corne d’abondance, qui sur cette même crête charbonneuse, trace un tunnel transparent où la tsarine peut entonner et dérouler ses languissants chants d’appâts et d’amour. Au final, c’est le lit qui revient, grandiose, transformé en char d’assaut. L’humour de Pelly surfe sur un second degré en prise avec le monde d’aujourd’hui. Par sa fantaisie pointue, ses costumes hilarants son Coq d’Or agit comme une alerte.

Dans cet espace sans véritable fosse, Alain Altinoglu, directeur musical de la Monnaie depuis janvier 2016, dirige en volupté, netteté, efficacité l’orchestre symphonique maison, fait rouler les leitmotivs comme des refrains de comptine, fusionne vivacité et fluidité au service d’une palette sonore, colorée en arc en ciel, constamment attentif à chaque instrument, à chaque voix.

Celles-ci sont en grande majorité d’origine slave, atout majeur pour une authenticité où la musique des mots est inséparable de celle des notes. Pour Dodon et la tsarine de Sjemacha deux distributions ont été attribuées : celle du 16 décembre était réservée au baryton-basse russe Alexey Tikhomirov , parfait patapouf infantile et capricieux dédiant ses graves alanguis à la soprano Nina Minasyan, tsarine orientale aux aigus et déhanchements provocateurs. Alexander Kravets compose un astrologue pervers et illuminé, le coq est simultanément chanté par Sheva Tehoval (qu’on ne voit pas) et dansé par Sarah Demarthe en gallinacé petit rat d’opéra. Leur duo fonctionne si bien qu’on a l’impression qu’il constitue une seule et même interprète.

Petit cadeau. Le changement de décor pour le dernier acte s’avérant un rien longuet, Altinoglu se met au piano et offre un interlude en duo avec le (la) très douée premier violon de l’orchestre.

Les aléas de ce Palais de la Monnaie sous toile ne sont pas sans risque. Le soir du 16, durant le deuxième acte, un avion en basse altitude a assourdi l’orchestre et les voix durant une longue minute. L’orchestre allait-il marquer une pause ? Ce serait donner trop d’importance à l’intrus. Altinoglu ne quitta pas sa baguette et Nina Minasyan continua de lancer ses sensuelles roucoulades jusqu’à ce qu’elles puissent à nouveaux survoler la salle.

Interrogation d’un autre ordre. Est-ce à cause des frais de transfert d’un lieu à l’autre hors les murs que le cahier réservé aux artistes – avec leurs cv – a disparu des programmes ? Dommage de priver le public de son plaisir de savoir qui est qui. Pour le reste, le programme est riche d’entretiens et d’analyses. Il contient surtout le texte original du conte de Pouchkine dans la belle traduction rimée d’André Marcovicz. A lire en guise d’apéritif ou de dessert.

Le Coq d’Or de Rimsky-Korsakov, livret de Wladimir Bielski d’après le conte éponyme de Pouchkine. Orchestre symphonique de la Monnaie direction Alain Altinoglu, académie de chœur de la Monnaie, direction Benoit Giaux. Mise en scène et costumes Laurent Pelly, décors Barbara de Limburg, lumières Joël Adam, chorégraphie Lionel Hoche. Avec Alexey Tikhomirov (en alternance avec Pavlo Hunka), Alexei Dolgov, Konstantin Shushakov, Alexander Vassiliev, Agnès Zwierko, Alexander Kravets, Nina Minasyan (en alternance avec Venera Gimadieva) Sheva Tehoval, Sara Demarthe, John Manning, Marcel Schmitz, Marc Coulon .

Bruxelles, Palais de la Monnaie, les 13, 14, 16, 21, 22, 23, 27, 28 décembre à 20h, les 18 et 30 à 15h, le 20 à 14h.

+32 229 12 11 – www.lamonnaie.be

Photos Baus/De Munt La Monnaie

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

1 Message

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.