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Critiques / Théâtre

Le Capital et son singe

par Jean Chollet

Sylvain Creuzevault revisite Marx

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Fidèle à une création issue d’un long travail collectif avec la “Compagnie D’ores et déjà”, dont Notre Terreur, évoquant la Révolution française et présenté en 2009 attestait de la qualité, Sylvain Creuzevault revient avec cette création ambitieuse pour réactiver le politique dans le théâtre. Il s’inspire de l’ouvrage fondateur de l’idéologie marxiste publié en 1867, et se situe à la veille de la manifestation populaire du 15 mai 1848, prévue à Paris. Elle a l’objectif de protester contre les décisions du gouvernement de la nouvelle République, refusant des améliorations de la condition sociale, et demander une intervention française pour soutenir la Pologne menacée de disparition. A sa suite, s’ engage un mouvement insurrectionnel occupant l’Assemblée nationale qui sera durement réprimé, ses principaux instigateurs étant condamnés à de lourdes peines en 1849. C’est à partir de ces références historiques, dont Marx a fait écho, que s’engage cette création.

Autour de la table

Dans un espace bi frontal, occupé par dix tables et chaises rudimentaires en face à face et complété par un piano et des bancs, la représentation est introduite par un monologue cocasse - interprété par Arthur Igual, - qui convoque Sigmund Freud, Berthold Brecht ou Michel Foucault, en manipulant des boîtes gigognes colorées, qui s’avèrent préfiguratrices des formes d’articulation du spectacle. Au cours de réunions –repas au Club des amis du peuple fondé par François - Vincent Raspail, où se croisent entre autres, Armand Barbès, Louis Blanc, Auguste Blanqui, Charles Fourier, ou encore “ l’Ouvrier Albert” (Alexandre - Albert Martin), les discussions s’engagent, les propos s’affrontent, pour trouver les méthodes et les moyens de ne pas se faire confisquer la révolution de février 1848. Puis, sans soucis chronologiques, détour dans l’Allemagne de 1919 après l’écrasement de la révolte spartakiste, où dans une apparente référence à La Noce chez les petits bourgeois de Brecht, apparaissent les fantômes de Rosa Luxembourg et de Wilhem Liebknecht, co-fondateur du Parti social – démocrate allemand, pour un débat autour des formes révolutionnaires et des valeurs du socialisme. Retour enfin sur le procès du 7 mars 1849, où Blanqui désarçonne la Haute Cour de Justice de Bourges par sa plaidoirie accusatrice, mais sera condamné toutefois à dix années de prison.

“A jamais inachevé ”

C’est la formule définie par Sylvain Creuzevault pour introduire son spectacle, réalisé à partir d’improvisations, pour le maintenir en mouvement et évolutif depuis sa création en mars 2014 au Nouveau Théâtre d’Angers. Cet inachèvement volontaire procure des avantages, mais également quelques inconvénients. Avec la formidable énergie déployée par les treize comédiens (“ces singes ”) endossant plusieurs personnages, l’évocation historique se situe dans une dimension propre à susciter l’imaginaire. Et, à travers lui, prendre conscience des mouvements, actions, violences, engagements et utopies, d’une période de l’histoire qui n’est pas sans prolongement avec celle d’aujourd’hui. Jamais sentencieux, coloré d’accents comiques, le propos constitue un grand débat d’idées au cœur d’un théâtre porteur d’un souffle de liberté. Mais certaines scènes restent inabouties, confuses ou obscures, juxtaposant les citations (de Lacan à Guy Debord, Walter Benjamin ou Heiner Müller) dans une relation scénique parfois déstabilisante. A l’ombre tutélaire d’un Marx, au masque rouge traversant le plateau, la représentation s’achève en forme d’interrogation avec le chant à mi-voix de La Semaine sanglante de Jean Baptiste Clément, “A quand enfin la République/ De la justice et du travail ? ”. La question reste posée.

Le Capital et son singe, à partir du texte Le Capital de Karl Marx, mise en scène Sylvain Creuzevault, avec Vincent Arot, Benoit Carré, Antoine Cegarra, Pierre Devérines, Lionel Dray, Arthur Igual, Clémence Jeanguillaume, Léo-Antonin Lutinier, Frédéric Noaille, Amandine Pudio, Sylvain Sounier, Julien Villa, Noémie Zurietti. Scénographie Julia Kravtsova, lumière Vyara Stefanova et Nathalie Perrier, costumes Pauline Kieffer et Camille Pénager, musiques Loïc Nébréda. Durée : 2 heures 30.

Théâtre national de la Colline, dans le cadre du Festival d’Automne, jusqu’au 12 octobre 2014. En tournée en France, et au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles jusqu’au 25 mai 2015.

photo Marine Fromanger

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