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Critiques / Opéra & Classique

La symphonie selon Jordan

par Christian Wasselin

A l’Opéra Bastille, Philippe Jordan donne à entendre et à comparer deux symphonies du XIXe siècle, signées Bruckner et Schubert. Au bout du compte, elles sont incomparables.

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Le concert du 16 mai, au départ, annonçait La Nuit transfigurée de Schoenberg et la Neuvième Symphonie de Schubert, dite « La Grande » (qu’on peut aussi appeler « Huitième  » si l’on ne tient compte que des symphonies achevées par le compositeur, la symphonie dite « Inachevée  » faisant paradoxalement partie de cet ensemble en raison de l’équilibre miraculeux des deux mouvements qui la composent). C’est finalement une symphonie de Bruckner, la Deuxième, qui fut jouée en première partie. Ce qu’il perdait en variété et en beauté, le programme le gagnait en intérêt historique. Pouvoir comparer deux symphonies en quatre mouvements de deux compositeurs autrichiens (il est vrai que Schubert est viennois, ce qui n’est pas tout à fait la même chose), composées à un demi-siècle de distance, ne manque pas de piquant.

Il est convenu d’affirmer que Bruckner, dans ses symphonies, se glisse dans les pas de Schubert et notamment de la « Grande » Symphonie. A l’audition cependant, quoi de plus différent de cette partition que la Deuxième de Bruckner ? L’appréhension de la construction d’une symphonie de Bruckner comme celle-là, et comme toutes les autres d’ailleurs, ne va pas de soi. On a quatre mouvements, on croit en écouter seize ou vingt en raison des silences prolongés qui balisent les différents épisodes. A cette architecture morcelée s’ajoutent des chutes de dynamique, des crescendos qui donnent sur le vide, des montées de sève qui s’épuisent ; on se demande où Bruckner veut en venir quand tout à coup il fouette son finale d’une accélération frénétique qui dérape et tourne court. On est parfois charmé par un motif, par les échanges entre les pupitres de cordes au début du deuxième mouvement, mais le monument donne l’impression d’un composite. Et l’indigence mélodique de cette musique n’est pas compensée par son instrumentation parfois insolite (ce qui est une vertu) ni par son volume sonore, déconcertant si l’on songe que l’orchestre ne comporte que deux bassons et un seul percussionniste.

Méandres dépressifs

Par contraste, la « Grande  » de Schubert, d’une durée comparable, avec un effectif lui aussi comparable, paraît ailée, bondissante, impatiente de mener sa course. On est loin des méandres dépressifs de Bruckner (qui n’ont rien des angoisses schumanniennes), on est empoigné, emporté, ravi, là où Bruckner nous interrompt constamment pour changer de sujet. Les reprises, chez Schubert, procèdent du même bonheur de créer, alors que chez Bruckner la science prédomine.

L’Orchestre de l’Opéra de Paris est en grande forme. Sous la baguette ferme et précise de son directeur musical Philippe Jordan, il aborde ces deux symphonies avec une belle assise, même si l’Opéra Bastille est loin d’être idéal pour les bois, qui sonnent étouffés quoiqu’on devine le brio du hautbois solo ou le fruité de la clarinette. Mais les cors sont d’une belle plénitude, et l’ensemble des cordes respire et chante, après avoir un peu cherché son souffle au début de la première partie.

Ces deux symphonies qui ne racontent rien, qui illustrent une forme avec superbe, n’ont pas grand’chose de théâtral, par leur propos ou leur disposition instrumentale. Mais on se réjouit qu’un pareil orchestre sache les dompter et les faire siennes.

photo : Philippe Jordan (dr)

Bruckner : Symphonie n° 2 – Schubert : Symphonie n° 8 (9) « La Grande ». Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan. Opéra Bastille, 16 mai 2014 (www.operadeparis.fr).

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