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Critiques / Théâtre

La putain du dessus d’Antonis Tsipiantis

par Marie-Laure Atinault

Le deuil sied à Erato

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Tout de noir vêtue, Erato se retrouve seule dans son appartement. Elle est veuve. Son policier de mari est mort. Veuve éplorée, peut-être, mais pas de son mari, de ses illusions perdues, certainement.

Les volets sont tirés et plongent l’appartement athénien dans une sage obscurité.
Erato nous interpelle et nous raconte sa vie. Elle est née dans le nord de la Grèce. Elle était douée pour faire des études mais au hasard d’une gifle paternelle, elle apprend qu’une femme honnête ne fait pas d’études. Elle rencontre un beau policier. Son prince charmant l’épouse. Elle est loin de son père, loin de ce nord qu’elle n’aime pas. Mais le prince charmant se mue en un mari qui a la torniole facile. Et puis Erato se rend compte que son mari n’est pas la probité personnifiée !

Parfois il lui fait peur. Alors elle se complaît en petites vengeances, dans l’appartement du dessus, il y a des migrants cachés. Elle laisse sur le pallier des plats préparés. Elle retrouve le lendemain le plat bien propre devant chez elle. Elle se doute qu’il la trompe. Mais avec qui ? L’escalier de leur immeuble est très emprunté par des messieurs .Serait-ce la nouvelle locataire du dessus, qui provoquerait toutes ces visites ?
Dehors les cris de la Grèce au bord de la crise de nerfs, de l’asphyxie politique et économique, montent jusqu’à chez elle. Le peuple n’en peut plus des profiteurs en tout genre, de l’incurie des hommes politiques qui ne pensent qu’à leurs avantages. La colère enfle, grossit, se mue en haine et en une violence incoercible.

Pour Erato, son veuvage est providentiel. Enfin libérée de son tyran domestique, adieu les conventions, adieu les regards fuyants des voisins qui craignaient de voir et d’entendre. C’est l’heure des règlements de comptes, l’heure libératoire de la parole. Erato n’est pas une déesse, ni une héroïne de la mythologie. Non, elle est une femme de notre temps qui décide de prendre le pouvoir sur elle-même. Un homme ne dictera plus sa conduite.

Parce que son beau-père est grec. Que ce dernier adore fureter dans les librairies à Athènes, en quête de beaux textes. Parce que le théâtre est leur passion commune, la pièce d’Antonis Tsipiantis est enfin traduite en France.
Le théâtre grec contemporain est assez rarement joué en France. Cette pièce est jouée depuis plus de huit ans à Athènes. Les échos de la crise trouvent une résonance plus intime dans l’intérieur d’Erato.

Emilie Chevrillon a pris à bras le corps ce projet. Il est vrai que le rôle d’Erato est un vrai cadeau pour une comédienne. Elle a choisit comme accoucheur-metteur en scène Christophe Bourseiller. Tous les deux ont décidé de ne surtout pas adapter à la mode parisienne le texte, de lui laisser ses spécificités grecques, du moment qu’elles soient compréhensibles. Le scénographe Erwan Creff a fait des merveilles sur le petit plateau de ce mythique théâtre de la Huchette. Nous avons vraiment l’impression d’être avec Erato dans son appartement d’où nous entendons les bruits de la rue.
Emilie Chevrillon donne à Erato cette femme bafouée, violentée, une dimension qui rend hommage à ces inconnues battues. Emilie Chevrillon nous prend la main pour nous faire pénétrer dans l’univers de cette belle pièce. Attention, si le thème est grave, on rit beaucoup avec Erato. On oublie très vite qu’il s’agit d’un monologue tant l’interprétation est puissante, enlevée nous accompagnant du rire aux larmes. Même si nous connaissions déjà cette comédienne, Emilie Chevrillon porte fièrement la bannière d’Erato, avec talent.

Une révélation.

LA PUTAIN DU DESSUS d’Antonis Tsipiantis
Adaptation Haris Kanatsoulis
Traduction du poème de Costas Karyotakis : Michel Volkovitch
Mise en scène Christophe Bourseiller
Avec Emilie Chevrillon
Théâtre de la Huchette loc : 01 43 26 38 99

Crédit photo : Lot

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