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Portraits / Disparition

La fière humilité d’Henri Dutilleux

par Christian Wasselin

A quatre-vingt-dix-sept ans, Henri Dutilleux s’en est allé. Loin du tapage et des impostures, il avait choisi de forger son œuvre en réconciliant dans un même geste l’artiste et l’artisan.

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Henri Dutilleux n’est plus, et avec lui disparaît une certaine manière de concevoir la musique et de lui donner la vie : avec patience et constance, jour après jour. Discret dans sa vie et dans ses déclarations, Dutilleux avait choisi de s’identifier à son œuvre, c’est-à-dire d’oublier d’être frivole pour se consacrer à ce qui lui tenait le plus à cœur : la composition musicale. Il avait un savoir-faire mais n’avait rien d’un faiseur. « Humble fierté, fière humilité », cette devise de Carl Maria von Weber aurait pu être la sienne.

Né à Angers en 1916, prix de Rome à une époque où cette récompense était encore décernée à l’issue de la composition en loge d’une cantate, pensionnaire de la Villa Médicis au moment où la guerre allait se déclencher, plus tard chargé de responsabilités officielles auprès de la Radiodiffusion française (il harmonisa des Chansons de bord pour la Maîtrise que venait de créer Henry Barraud), il n’avait jamais joué les suiveurs ni les chefs d’école. Il ne se reconnaissait pas de maîtres, malgré l’affection avec laquelle il parlait de ses professeurs (Victor Gallois à Douai puis, au Conservatoire de Paris, Jean Gallon, Noël Gallon, Henri Busser, Philippe Gaubert...). Il avait en revanche quelques dieux dont le Debussy de Pelléas et Mélisande.

Il est vrai aussi que la situation de Dutilleux dans le siècle, à mi-chemin, chronologiquement, d’un Messiaen et des compositeurs dits « de 1925 » (Boulez, Stockhausen, Berio, Xenakis...), le confortait dans cette relative solitude. « Ce décalage (...), je l’ai parfois ressenti comme une cassure, peut-être du fait de la guerre mais aussi parce que j’ai suivi la filière de l’enseignement officiel. Mon évolution était déjà bien entamée au moment où cette fracture s’est produite : je veux parler du bouleversement créé chez tant de jeunes musiciens par la révélation des techniques dodécaphoniques. »*

La vibration des couleurs

On l’imagine riant sous cape en lisant des formules telles que : « Je suis de gauche, et j’écris dans le langage sériel parce que toutes les touches y sont à égalité » – mais il ne fallait pas compter sur lui pour jouer au tribun. S’il donnait de la voix, c’est uniquement à travers son œuvre qu’il le faisait. L’esprit de sérieux n’était pas chez lui le portique de la timidité, mais la garantie de la concentration de la pensée, de la fermeté de la conception. Rien de gris chez lui. Il n’avait pas théorisé, à l’instar d’un Messiaen, le rôle joué par les couleurs en musique, mais la couleur instrumentale informait sa manière de faire. Des titres comme La Nuit étoilée (emprunté à Van Gogh) ou Timbres, espace, mouvement parlent d’eux-mêmes. Il expliquait tranquillement : « Jean Gallon a su éveiller chez moi cette sensualité harmonique qui sans doute était innée mais qu’il a encore développée. »

L’œuvre, donc. Elle se compose d’un nombre assez réduit de compositions mûrement réfléchies, sans rien qui sente la besogne : rareté n’est pas avarice ! Comme Dukas ou Berg, Dutilleux mit sa fière humilité au service d’une exigence qui lui semblait naturelle : ne pas écrire de partition inutile, n’en composer que de nécessaires. C’est ainsi que les Métaboles (1962-1964), écrites pour George Szell et l’Orchestre de Cleveland, ou les concertos pour violon (L’Arbre des songes, créé par Isaac Stern) et pour violoncelle (Tout un monde lointain, créé par Mstislav Rostropovitch), sont devenus des classiques, de même le quatuor à cordes Ainsi la nuit (1976). On aimerait bien entendre un peu plus souvent, cependant, les deux symphonies (1951, 1959) ou le ballet Le Loup (1953).

Il est vrai aussi que les dernières années de Dutilleux ont été d’une régulière fécondité : depuis The Shadows of Time, composé à la demande de Seiji Ozawa pour le Boston Symphony Orchestra, jusqu’à Sur le même accord (dédié à Anne-Sophie Mutter), Correspondances (dédiées à Dawn Upshaw), Le Temps l’horloge (pour Renée Fleming), la moisson fut plutôt belle. L’Orchestre national de France, qui fut le compagnon de route de Dutilleux depuis la création de la Première Symphonie (sous la direction de Roger Désormière) n’est pas le dernier à s’en réjouir.

Macrocosme et microcosme

Dutilleux aimait « la grande formation au sein de laquelle évoluent souvent de petits groupes très hétérogènes ou, au contraire, se déploient, en larges masses homogènes, telles familles particulières d’instruments ». Il est possible à cet égard de dire que la couleur et la concision font partie de ses vertus de compositeur. Vertus qui avaient trouvé le chemin des esprits et des cœurs, car Henri Dutilleux considéra toujours à égalité la conception de ses partitions et leur contenu affectif. Il faisait partie de ceux, rares après 1945, qui laissaient au lyrisme, tout au moins à l’expression, ses droits. Il n’était pas question pour lui de brider son inspiration, même si l’artisan, chez lui, cohabitait avec l’artiste : « J’attends la transparence, mais je compte aussi sur l’élan ».**

Depuis la mort d’Olivier Messiaen (1992) Dutilleux était devenu une manière de patriarche de la musique qu’on appelle contemporaine. Un phare, une balise et un rocher tout à la fois. Malgré son style, malgré son œuvre, presque malgré lui, il avant tout une figure. Une figure unanimement respectée, écrirait un chroniqueur hâtif. Une figure plus ambiguë qu’il n’y paraît, corrige celui qui scrute le personnage et la musique. Henri Dutilleux, un filou ? Non, mais justement : c’est dans la pudeur du personnage qu’on peut lire, en creux, ce message non pas d’indifférence mais d’indépendance qui le caractérise. Car les modes, les chapelles et la renommée factice, voilà bien ce qui le faisait fuir. Ceux qui le pleurent sincèrement, aujourd’hui, ne sont pas les inventeurs de système ou les prédicateurs ; ce sont ceux qui savent qu’un créateur est toujours un loup solitaire, aussi doux soit son regard.

* In Mystère et Mémoire des sons (entretiens avec Claude Glayman), rééd. Actes Sud, 1997.

** In Mélomane, n° 54, mars 1996, p. 2.

Vient de paraître : le premier enregistrement mondial de Correspondances avec la participation de Barbara Hannigan, The Shadows of Time et le Concerto pour violoncelle et orchestre « Tout un monde lointain » joué ici par Anssi Karttunen. A la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France : Esa Pekka Salonen (1 CD DG).

photo DR

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