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Critiques / Théâtre

La fameuse tragédie du riche Juif de Malte

par Jean Chollet

Dans la violence d’un ordre nouveau

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Après deux premières mises en scène en 1976 et 1999, Bernard Sobel revisite, avec sa nouvelle compagnie, cette œuvre du dramaturge élisabéthain subversif, Christopher Marlowe (1564-1593), composée autour des années 1590, qu’il considère comme “ la première grande pièce matérialiste.” A juste titre, puisqu’elle s’inscrit à l’époque médiévale au cœur de la chrétienté, dans la l’apparition du capitalisme devenu rouage essentiel du pouvoir et de l’aliénation des hommes. Son action se situe dans l’île de Malte, territoire stratégique commercial habité par des communautés chrétiennes, juives et musulmanes, envahi à plusieurs reprises et objet constant de convoitises des pays méditerranéens. Sur son sol, vit un riche marchand juif, Barabas, dont la fortune est confisquée par le gouvernement maltais, pour acquitter une dette restant due depuis dix ans à ses voisins Turcs, pour prix de sa tranquillité. Une mesure qui provoque la révolte et le besoin absolu de vengeance de cet homme spolié er humilié. Pour se faire, celui - ci ne recule devant rien. Il complote, manipule, escroque, pervertit, multiplie les intrigues, et accumule les meurtres sans états d’âme pour arriver à ses fins. Notamment en sacrifiant sa fille unique Abigaïl, devenue chrétienne et nonne, après qu’il l’eut impliqué dans un projet de mariage pour servir ses ambitions politiques, empoisonnée par ses soins avec ses compagnes de couvent. Mais, alors qu’après de nouveaux forfaits, machinations et trahisons, Barabas accède au pouvoir en ayant obtenu sa revanche, il meurt après une ultime manipulation.

Ce personnage complexe, monstrueux et fier de l’être, est coloré d’un anti sémitisme appuyé, à resituer dans le contexte originel médiéval et tellement caricatural qu’il en devient bouffon. D’ailleurs, Barabas trouve un disciple zélé dans la personne de son esclave turc, Ithamore, et les chrétiens qui l’entourent, menteurs, hypocrites ou maîtres chanteurs, ne sont pas non plus des exemples de vertu. Dans les paroles attribuées à Nicolas Machiavel, qui constituent le prologue de la pièce, celui ci conseille : “Ne le tenez pas pour le pire des hommes/Parce qu’il me ressemble.” Il est surtout le représentant emblématique, ni juif ni chrétien, d’un monde ou tout s’achète et tout se vend.

C’est surtout ce que donne à voir et à entendre, avec clarté et maîtrise, en ménageant ses plages d’humour, cette recréation de Bernard Sobel. Au cœur d’un espace ouvert servant d’aire de jeu aux interprètes, dans la salle et sur le plateau, avec une estrade de bois transformable cadrant des situations de la pièce (Jean-Baptiste Gillet). Autour de Bruno Blairet, remarquable dans le rôle titre, les seize comédiens, dont certains récemment issus de différentes écoles, font preuve, sous la conduite du metteur en scène, d’une vitalité tonique et convaincante. On peut citer en particulier dans les personnages majeurs, Jean-Claude Jay (Fernèze, gouverneur de Malte), Raphael Naasz (Ithamore) ou Loulou Hanssen (Abigaïl), au cœur d’une représentation théâtrale parfaitement aboutie.

Le texte a été publié dans une traduction française de Henri - Alexis Baatsch à L’Avant-Scène, numéro 1046, en 1999.

La fameuse tragédie du riche Juif de Malte de Christopher Marlowe, mise en scène Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis, avec Bruno Blairet, Simon Bourgade, Anne Callière, Eric Castex, Arthur Daniel, Valérian Guillaume, Loulou Hanssen, Jonathan Harscoët, Jean-Claude Jay, Antoine Joly, Daniel Léocadie, Frédéric Losseroy, Yannick Morzelle, Raphaël Naasz, Zelada Perez, Manuel Severt, Xavier Tchili. Scénographie Jean-Baptiste Gillot, costumes Mina Ly, lumière Pierre Setbon, son Bernard Vallery. Durée : 2 heures 30.

Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 29 novembre 2015. (Relâches les lundis et mardis)

Photos © Hervé Bellamy

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