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Critiques / Théâtre

La contrebasse de Patrick Suskïnd

par Gilles Costaz

Un fauve en cage

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« Je suis un fonctionnaire de 35 ans, mais pas n’importe lequel, je suis contrebassiste à l’orchestre national, amoureux transparent d’une soprano et inconditionnel de Schubert. » Ainsi parle l’instrumentiste de la fameuse pièce de Patrick Suskïnd. Cet homme adore et hait sa contrebasse dont on sait, depuis Man Ray, qu’elle a la forme d’une femme. Surtout, elle est encombrante et difficile à manipuler. C’est, pour son utilisateur, le lieu de tous les complexes. On ne focalise jamais l’attention sur le contrebassiste. L’instrument le cache et l’épuise. Pourtant, il lui est indispensable. Une fois chez lui, l’artiste n’est que récriminations et revendications. Il voudrait être aimé. Aimé du chef d’orchestre, du public, de la cantatrice qu’il poursuit sans grand succès. Tout ne serait-il que catastrophe dans la vie de ce personnage au cœur lourd ? Non, il aime la musique, mais pas les musiciens, la contrebasse, mais pas tous les jours…

Pour beaucoup, La Contrebasse est liée à Jacques Villeret, qui a créé la pièce en France. Beaucoup d’acteurs l’ont jouée depuis, dont Stéphane Bierry. La façon dont Clovis Cornillac s’en empare, à son tour, fera date. L’interprétation, telle qu’elle est guidée par Daniel Benoin, est moins rêveuse, moins lunaire. Il y a plus de force, d’âpreté, de blessure saignante chez ce contrebassiste tournant dans ses pensées et ses rancœurs. Jean-Pierre Laporte a conçu un beau décor bleu qui est aussi une prison mentale : le personnage est un fauve en cage. Benoin pince secrètement sur toutes les cordes du texte : sa drôlerie, sa noirceur, son esprit de revanche, sa moquerie vacharde du monde musical. Cornillac, qui résout brillamment le problème de donner l’illusion d’être un véritable instrumentiste, est à la fois cogneur et cogné, vengeur et groggy, mal-aimant et mal-aimé. On l’imaginait sans doute difficilement dans ce rôle souffrant dont l’aspect comique se nourrit d’une tragédie personnelle. Benoin a eu la bonne idée de le lui proposer. Et le retour à la scène de Cornillac – après de très nombreux rôles au cinéma, mais aussi beaucoup de théâtre, notamment avec Alain Françon, pendant de longues années – est un modèle d’adéquation et d’invention.

La Contrebasse de Patrick Suskïnd, traduction de Bernard Lortholary (Fayard), mise en scène de Daniel Benoin, décor de Jean-Pierre Laporte, lumières de Daniel Benoin, costumes de Nathalie Bérard-Benoin.
Théâtre de Paris, salle Réjane, tél. : 01 42 80 01 81. (Durée : 1 h 20).

Photo © Bernard Richebé

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