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Critiques / Opéra & Classique

La cité invisible de Kitège de Nikolaï Rimsky-Korsakov

par Jaime Estapà i Argemí

« Mucho ruido y pocas nueces » (Proverbe espagnol ou :« Beaucoup de bruit pour rien »).

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Dans un contexte économique plutôt précaire, le Grand Teatre del Liceu semble avoir cassé sa tirelire pour participer à la production de l’opéra peu joué de Nicolaï Rimsky-Korsakov, dans une coproduction avec le Nederlandse Opera d’Amsterdam et la Scala de Milan.

La célèbre institution de la Rambla barcelonaise n’a pas lésiné sur les moyens pour recruter de bons solistes, renforcer l’orchestre et rendre pléthorique son chœur déjà important. Le résultat n’a cependant pas été à la hauteur de la dépense, car si les artistes ont tous, ou presque, fait honneur à leur réputation, l’œuvre du compositeur russe, musicalement mièvre et répétitive, à l’histoire difficile à suivre, notamment à cause du nombre élevé de personnages secondaires, ne méritait pas tant d’efforts de la part des uns et des autres.

On a souvent comparé Kitège à Parsifal. Sans doute doit-il y avoir quelques raisons à cela mais ni l’ambiance laïque du premier ne correspond au contenu religieux du second, ni le peuple apeuré de Kitege n’est comparable à la communauté masculine et, en principe, combative de Parsifal. On pourrait encore trouver bon nombre d’oppositions entre les deux œuvres en se référant à d’autres caractéristiques. La mise en scène de Dmitri Tcherniakov, souvent besogneuse, féérique par moments aussi, mais sans références à l’au-delà – on y trouve certainement une part de merveilleux mais en aucune façon de composante spirituelle - ne nous a pas non plus permis de constater ce mystérieux rapprochement avec Richard Wagner. Mais, puisque la structure de l’opéra de Nicolaï Rimsky-Korsakov reproduit celle utilisée par bien d’autres auteurs russes comme Moussorgski, ou Borodine, à savoir, le récit de l’histoire par une succession de tableaux sans forte liaison entre eux, et que le conte se termine par l’anéantissement de tout un peuple, « Kitege » serait alors à comparer éventuellement à « Khovantchina », le génie du compositeur en moins.

L’orchestre, le décor et le chœur, personnages centraux de l’histoire

Josep Pons a dirigé l’orchestre de la maison d’une main ferme. Trop ferme par moments, car il a couvert les chanteurs, et notamment Svetlana Ignatovich, lors de ses premières interventions. Pour le reste il a maîtrisé l’organisation des moments les plus spectaculaires – il y en a beaucoup - avec notamment un intérêt particulier pour les consignes données à chaque chanteur qu’il fût soliste ou choriste.
Dmitri Tcherniakov, qui a aussi signé le décor, s’est limité à moderniser l’arrière fond de la légende de la ville engloutie, en proposant soit des décors au lyrisme rural stylisé, soit des formes architecturales froides et rectilignes, rappelant la Russie soviétique ou même l’Espagne franquiste. Il a ainsi présenté successivement une cabane dans la forêt, habitat de Fevronia, un lieu public (bar ou club), un hôpital. Ces décors, réalisés avec le plus grand soin, ont donné la priorité au réalisme des lieux, reléguant ainsi aux oubliettes l’indispensable part de rêverie que véhicule le conte de l’opportune et magique disparition de la cité au moment du féroce assaut des tatars.

Personnage central de l’histoire, le chœur, très renforcé pour l’occasion – on a compté plus de 120 artistes par moments -, a bien répondu à l’appel à tout instant, et même si ses membres ne pouvaient pas voir le chef physiquement, tant il y avait de monde sur la scène, on n’a pas senti la moindre faiblesse ni repéré la moindre erreur dans leurs interventions. La préparation donnée par José Luis Basso a porté ses fruits ; non seulement chacun a été attentif à la partition mais a aussi joué avec force par moments : l’assaut des tatars au troisième acte a impressionné par sa violence. Les choristes ont donc bien réussi à travailler dans des registres dramatiques peu souvent observés avec de telles dimensions sur la scène d’un théâtre lyrique.

Les solistes ont bien tiré leur épingle du jeu

Svetlana Ignatovich, Fevronia la jeune paysanne devenue princesse aux pouvoirs magiques, a eu du mal à traverser vocalement la fosse au premier acte. Dès l’acte suivant, elle nous a régalé de sa voix limpide et a retrouvé dans les mélodies l’âme de son personnage, émotif et mature. Eric Halfvarson a certainement brillé dans le rôle du Prince Iuri dont il a chanté les célèbres morceaux que l’on trouve dans les anthologies ; son medium est resté intact, mais on a remarqué en revanche des faiblesses des deux côtés de la tessiture : des notes douteuses (car peu audibles) dans le registre grave, et un début de vibrato, certes peu dérangeant, dans l’aigu. Tout autre chose aura été la prestation de Maxim Aksenov dans le rôle de Vsevolod, le fils du Prince Iuri, qui a fait preuve d’un lyrisme et d’un héroïsme resplendissants dans son trop bref rôle. Mais c’est sans doute Dmitry Golovnin qui aura le plus attiré l’attention des barcelonais en interprétant le rôle de Grixka, l’enfant terrible, alcoolique, agressif mais couard le moment du danger venu.

Le reste des solistes comme Vladimir Ognovenko –Burundai le chef tatar- ou Dimitris Tiliakos –Fiodor-, ont très bien rempli leur contrat. Il est cependant impossible analyser l’ensemble de ces personnages participant ici ou là à l’histoire avec des interventions ponctuellement importantes, disparaissant ensuite, pour revenir, parfois, plus tard alors que l’on avait presque oublié leur présence antérieure.

La légende de la cité invisible de Kitege de Nikolaï Rimsky-Korsakov. Orchestre et chœur du Gran Teatre del Liceu. Direction musicale Josep Pons. Mise en scène et scenographie Dmitri Tcherniakov. Lumières Gleb Filshtinsky, costumes Elena Zaitseva et Dmitri Tchernaikov. Avec Eric Halfvarson, Maxim Aksenov, Svetlana Ignatovich, Dmitry Golovnin, Dimitris Tiliakos Vladimir Ognovenko, etc...

Barcelone - Gran Teatre del Liceu 13, 16, 22, 26, et 30 avril 2014

Tél. +34 93 485 99 13, Fax +34 93 485 99 18 - www.liceubarcelona.cat

Photos : Bofill

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