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Critiques / Théâtre

La Vita ferma de Lucia Calamaro

par Gilles Costaz

Les proches disparus ne nous quittent jamais

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Une femme mariée vient de mourir. Mais, comme si elle était restée en vie, elle revient dans l’appartement familial, pour discuter avec son mari. Quelles images as-tu de moi, pensez-vous à moi ? demande-t-elle. Lui est en train de faire les cartons, de refaire le cadre de sa vie. Le couple a eu une fille qui n’est pas là, qui passe pour une rebelle mais viendra les rejoindre, harmonieusement, dans leurs rencontres entre vivants et morte. Lui est écrivain, penseur, travaillant dans les domaines philosophiques abordés par des auteurs français auxquels il se réfère (Ricoeur, surtout), toujours en déséquilibre par rapport à ses rêves de réussite littéraire. Elle joue un peu l’imbécile (elle adore les séries américaines) mais c’est aussi une intellectuelle, qui fait de la danse. La fille est dans les mêmes passions. Ils enchaînent les mêmes débats : que pensent les vivants des morts dont le souvenir nous est indispensable ? L’image qu’on laisse est-elle juste ou flatteuse ? Le disparu ne doit-il pas intervenir pour la corriger ? N’a-t-on pas toujours besoin des absents pour être soi-même ? Les personnages sont en même temps dans une totale introspection. Ils ne parlent que d’eux-mêmes en retraçant leurs vies parallèles. Ils vont de l’appartement à un jardin, à un cimetière, avant de poursuivre ces dialogues circulaires dans un lieu qui a une allure de galerie d’art moderne. Ils sont dans le malheur, jusqu’à ce que ces parleries, leurs balbutiements et leurs silences les mènent dans le bonheur de vivre avec ceux qui les ont quittés.
Une telle histoire peut sembler noire, mais le spectacle, dont le décor est d’un blanc lumineux jusqu’à ce que les couleurs arrivent touche après touche, libère beaucoup de gaieté. On y rit bien souvent. C’est une comédie, envers et contre tout. Cette comédie psychique et philosophique, parfois, s’envole tellement dans la plaisanterie, la satire sans férocité d’une classe sociale privilégiée, qu’elle donne l’impression d’oublier sa gravité, pourtant affirmée par un prologue d’un langage neuro-psychologique et quelques propos très scientifiques. Lucia Calamaro mène sa mise en scène à la vitesse changeante des humeurs, soutenue par un jeu souvent physique (partiellement chorégraphié quand il s’agit la danse de son principal personnage féminin) et un art de la métamorphose délicate. C’est un peu trop long, mais les acteurs tiennent aisément la distance. Simona Senzacqua, d’une sinueuse subtilité, incarne cette héroïne avec une sensibilité aux infinies vibrations. Riccardo Goretti campe le mari écrivain d’une manière bourrue et tendre, avec une grâce pataude où s’expriment tant de sentiments mélancoliques. Alice Redini impose par paliers un jeu force changeante et lourde d’émotions. Le monde que dépeignent cette pièce jamais banale et ses grands interprètes est celui de la bourgeoisie « éclairée », que l’on voit si souvent au théâtre. Mais l’auteur aime en rire, prenant à contrepied les représentations rigoristes de la femme moderne et militante – elle se plaît à défendre une certaine légèreté. C’est aussi par son goût des propos blagueurs et brillants que ce théâtre métaphysique vole haut, porté par ses ailes rieuses de papillon.

La Vita ferma (La Vie suspendue), texte, mise en scène, décor et costumes de Lucia Calamaro, traduction et surtitrage : Federica Martucci (traduction éditée chez Actes Sud-Papiers), lumière de Fabio Tomaselli, peintures de Marina Haas, avec Simona Senzacqua, Alice Redini et Riccardo Goretti.

Théâtre de l’Odéon – Théâtre de l’Europe, ateliers Berthier, dans le cadre du Festival d’automne, 20h00, dim 15h00, tél. : 01 44 85 40 40, jusqu’au 15 novembre. (Durée : 3 h 15, avec deux entractes).

Photo Lucia Baldini.

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