La Tendresse

Une meute de huit garçons battent en brèche les clichés du masculin. Avec humour et énergie.

La Tendresse

Après les filles qui disaient non aux stéréotypes de la féminité dans Désobéir (2017), au tour des garçons de refuser de se conformer aux clichés du « mâle traditionnel » dans La Tendresse. Avec sa compagnie, Les Cambrioleurs, et ses auteurs favoris Alice Zeniter et Kevin Keiss, Julie Berès a conçu une écriture polyphonique dont elle a le secret : textes, sons et musiques, vidéo, scénographie originale, le tout astucieusement emboîté. Elle a mené ce qu’elle appelle un « travail documentaire immersif » auprès de huit garçons qui sont, au moment de leur construction, en prise avec les conditionnements et les idées reçues, questionnant chacun sur son lien au masculin et à la virilité. Le spectacle est la synthèse de leur travail commun prenant la forme du Battle , joute corporelle et verbale, par essence creuset de masculinité.

D’emblée la meute des mecs qui débouche du trou béant creusé dans le fond de scène des Bouffes du Nord affiche une pêche à renverser les montagnes. Un tsunami de testostérone surgit de ce bunker et s’abat sur le public effaré. La vague ne faiblira pas tout au long de ce spectacle/performance qui veut remettre à l’heure les pendules du masculin. Formant une masse compacte, la meute va bientôt s’éclater et se différencier en solos, duos, ou petits groupes affrontés au reste du groupe. Un peu sur le mode du théâtre antique avec un chœur qui dicte ses règles et des acteurs/personnages qui se débattent avec.

Après ce prologue en fanfare, le spectacle enchaîne de manière très fluide des scènes de la vie de garçon dans des situations particulières. Comme un parcours d’obstacles où la performance physique et mentale est toujours poussée plus loin pour ces gars venus d’horizons divers sur le plan social (émigration, quartiers, bourgeoisie de province) ou culturel (théâtre, cirque, danse). Sans jamais se départir d’un humour tantôt bonasse tantôt mordant.

Dans ces joutes verbales chantées et dansées (rap, hip hop et même krump), deux sujets reviennent en boucle : la force physique et la violence d’un côté et le rapport au sexe féminin de l’autre. Thématiques qui se recoupent souvent dans leur parcours familial, professionnel et sentimental. Le basique de la violence, ce sont ces images de films d’action, genre Rambo, Gladiator , ou jeux vidéo dont ces jeunes sont saturés et qu’ils revivent constamment par procuration. Avec morts spectaculaires qu’ils chorégraphient dans une apothéose d’héroïsme bouffon.

Source de stress

Beaucoup plus intéressants se révèlent les rapports avec l’autre sexe, tant dans le cercle familial (mère, sœur…) que social (les « meufs »). Première étape et mise au défi sur ce terrain sentimental source de stress : « la première fois ». Le moins que l’on puisse dire est que cette épreuve - car c’en est bien une - ne s’aborde pas dans la sérénité. Les fanfaronnades, qui ne trompent personne, fusent jusqu’à ce que les masques tombent et que l’un d’entre eux, poussé dans ses retranchements, craque : en fait, il n’est pas encore passé par cette case. Et de livrer son propre diagnostic : trop gros, non conforme aux critères de la séduction ! On le charrie d’abord avant de le consoler. Un autre fait bande à part avec un solo aussi étourdissant qu’hilarant sur le mode « je suis pédé et j’en ai marre que tout le monde partout et tout le temps m’enferme dans cette case ! ».

La tension va crescendo dans cette pièce pleine de surprises jusqu’à ce que survienne une apparition qui calme le jeu : un danseur classique juché sur pointes, façon Opéra de Paris, dont les performances, sur un air de musique romantique sublime, claquent le bec à tout le monde. L’apparition va inspirer les autres et les inciter à emprunter des voies de traverse autrement stimulantes, personnelles, nuancées que celles archi-rebattues de l’assignation au genre masculin. Sans perdre leur qualité première (et celle du spectacle) : l’énergie.

La Tendresse aux Bouffes du Nord jusqu’au 22 mai, www.bouffesdunord.com
Avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner et Mohamed Seddiki.
Conception et mise en scène : Julie Berès. Écriture et dramaturgie : Kevin Keiss, Julie Berès, Lisa Guez avec la collaboration d’Alice Zeniter. Chorégraphie : Jessica Noita. Création lumière : Kélig Le Bars. Création son et musique : Colombine Jacquemont. Assistant à la composition : Martin Leterme. Scénographie : Goury. Création costumes : Caroline Tavernier et Marjolaine Mansot.
Photo Axelle de Russé

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de sa...

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