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Critiques / Théâtre

La Règle du jeu d’après le scénario de Jean Renoir

par Jean Chollet

Un film en éclats

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La tonalité de la relation avec l’œuvre cinématographique de Renoir (1939) est donnée d’emblée en ouverture du spectacle, avec une séquence filmée de vingt six minutes, qui met en scène une vingtaine de comédiens de la Comédie – Française, dont l’arrivée en voitures de luxe Salle Richelieu, transforme l’administrateur général en chauffeur de maître. Prélude à une réception avec champagne et petits fours, qui transpose l’accueil de l’aviateur André Jurieux (devenu ici navigateur solitaire sauveteur de naufragés migrants) après sa traversée record de l’Atlantique. Autour de ce personnage, interprété par Laurent Laffite, se dévoilent les figures majeures de La Règle du jeu . Son ami Octave (Jérôme Pouly), Christine de la Cheyniest (Suliane Brahim), pour les beaux yeux de laquelle le héros a réalisé son exploit, son époux Robert (Jérémy Lopez) et la maîtresse de celui-ci Geneviève de Marras (Elsa Lepoivre), les serviteurs de la propriété de Sologne, où tout ce beau monde se transporte le temps d’un week-end pour chasser le lapin, avec un garde-chasse Edouard Schumacher (Bakary Sangaré) et sa compagne Lisette, femme de chambre (Julie Sicard), un braconnier singulier Marceau (Eric Génovèse), Jacqueline amoureuse de Jurieux (Pauline Clément) et un certain Dick (Serge Bagdassarian).Entre ces deux localisations, les comédiens font découvrir le domaine privé du bâtiment construit à l’origine par Victor Louis, circulations, escaliers, ascenseurs, loges, réserves, et s’approprient les costumes nécessaires à leurs interprétations sur le plateau.

Celles –ci s’inscrivent, avec des variations identitaires renversant la temporalité originelle, dans le vide de la cage de scène où subsistent quelques éléments de décors (Roméo et Juliette) sur lesquels sont projetés des cadrages de certains personnages en variant les angles et les plans à partir de caméras utilisées par les acteurs et même d’un drone. Au cœur de tableaux, qui s’apparentent parfois à une revue de music-hall, l’exposition des propos actualisés des protagonistes du film croise chorégraphies, adresses au public, musiques et chansons populaires (Paroles Paroles, For me formidable, Que reste-il de nos amours ...) dont le choix pourrait apparaître incongru si Renoir n’avait pas utilisé en son temps le même registre (En revenant de la revue, A Barbizon …). Reste que la teneur du regard qu’il porte sur la société est difficilement perceptible pour un cinéphile non averti, perdu ou déstabilisé par ce qu’il peut assimiler à des artifices. Ainsi, la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy a surtout ainsi poussé à l’extrême cette “ fantaisie dramatique “, suivant l’expression du cinéaste, en s’attachant à faire éclater les règles du jeu de l’adaptation cinématographique au théâtre, dont, dans ce même cadre, Ivo van Hove avait livré dernièrement une version plus classique pénétrante des Damnés de Visconti. Elle fait preuve manifestement d’une approche originale, plus ou moins convaincante, pour établir une porosité entre les deux modes de représentation, étayée par sa maîtrise des technologies, déjà constatée lors de ses précédents spectacles, Julia d’après Strindberg et Trois Sœurs (What if They Went to Moscow) d’après Tchekhov), mais donne l’occasion d’apprécier les talents pluridisciplinaires des comédiens de la Comédie – Française portés par un bel esprit de troupe. Une création qui répond aux souhaits d’ Eric Ruf, dans sa volonté d’ouvrir la Maison de Molière “à plus d’éventail de ses possibilités ”.

Photos Christophe Raynaud de Lage (C.F.)

La Règle du jeu, d’après le scénario de Jean Renoir, version scénique, réalisation et mise en scène Christiane Jatahy, avec (sur la scène) Eric Génovèse, Jérôme Pouly, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Laurent Lafitte, Pauline Clément. Scénographie Marcelo Lipiani et Christiane Jatahy, lumières Marie-Christine Soma, vidéo Jûlio Parente, costumière Pascale Paume. Durée : 1 heure 45.
Comédie – Française / Salle Richelieu, en alternance jusqu’au 15 juin 2017.

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