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Critiques / Théâtre

La Peur de Stefan Zweig

par Gilles Costaz

A la manière d’Hitchcock

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C’est fort pénible d’être marié à un avocat pénal qui passe sa vie dans des dossiers et transpose la rigueur du droit dans la vie quotidienne. On comprend que la belle Irène ait une aventure discrète avec un professeur au tempérament plus joyeux. C’est agréable et il suffit de ne pas se faire surprendre quand on appelle son amant sur le téléphone fixe, qui, naguère, permettait les rendez-vous adultère moins facilement que les appareils d’aujourd’hui. Mais un maître-chanteur peut entrer dans la danse. Ici, c’est une maîtresse-chanteuse qui surgit dans la rue et se prétend l’amie en titre de l’amant. Elle veut un peu d’argent, puis de plus en plus. L’épouse s’inquiète, s’affole, emprunte à son mari mais la situation devient de plus en plus intenable, aggravée par l’attitude de l’époux au rôle de plus en plus ambigu. Le ménage explosera.
La nouvelle de Stefan Zweig fait penser à Maison de poupée d’Ibsen : la femme coupable, la femme qui s’en va est dans son droit, dans sa pratique d’une liberté qu’on n’a longtemps donnée qu’aux hommes. Elodie Menant ne cache pas qu’elle a adapté le texte en pensant à Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock. Tandis que l’on change d’époque – ce sont les années 50, avec le transistor, l’élégance soignée et sage des femmes de l’époque -, l’on est dans un suspense savamment entretenu, avec un personnage inquiétant qui rôde, va et vient – la femme qui fait chanter l’imprudente. Tout se passe sous le regard des autres, dans le voyeurisme que permet la transparence des fenêtres et la proximité d’un palier à l’autre. Elodie Menant a commandé à Olivier Defrocourt un décor qui, comme un jeu de construction, s’ouvre et se ferme, tourne, offre différents angle de vision et se disloque. Les acteurs, comme c’est de plus en plus souvent le cas dans le théâtre contemporain, sont les manipulateurs de cette scénographie qui pivote et se désunit. Tournoiement des objets et tournoiement du mensonge : c’est ainsi que la mise en scène fait avancer, à vive allure, ce jeu du secret, des trappes qui s’ouvrent dans les cerveaux et de l’édifice bourgeois qui se fissure. C’est très habilement fait et pris en main par des acteurs qui jouent dans la vivacité, par petites touches pressées, et dans la reconstitution d’une certaine société désuète : Hélène Degy incarne avec une grâce jamais brisée l’épouse chahutée de l’intérieur par des sentiments contraires, Aliocha Itovitch campe le mari d’un trait sûr, avec une unité du jeu qui traduit l’incapacité du personnage à sortir de ses certitudes, et Ophélie Marsaud incarne l’inconnue cupide avec une troublante joliesse. Elodie Menant s’était intéressée précédemment à une autre œuvre de Zweig, La Pitié dangereuse, comme actrice, placée sous la direction d’un autre metteur en scène (Stéphane Olivié-Bisson). C’était une belle réussite mais ce nouveau spectacle à partir du même auteur est supérieur à la précédente réalisation, plus raffiné et plus fascinant.

La Peur d’après Stefan Zweig, adaptation et mise en scène d’Elodie Menant, décor d’Olivier Defrocourt, costumes de Cécile Choumiloff, lumières d’Olivier Drouot, avec Hélène Degy, Aliocha Itovitch, Ophélie Marsaud.

Théâtre Michel, 19 h du jeudi au dimanche, tél. : 01 42 65 35 02. (Durée : 1 h 35).

Photo Olivier Brajon.

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