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Critiques / Théâtre

La Perruche d’Audrey Schebat

par Gilles Costaz

Dialogue conjugal au scalpel

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C’est la situation la plus classique de la comédie d’aujourd’hui : un couple attend des amis à dîner, la fête semble au rendez-vous mais la soirée ne se passe pas comme prévu... Seulement, dans la première pièce d’Audrey Schebat (jusqu’à présent repérée comme scénariste), les invités n’arrivent jamais et le couple fait face au poids des questions que provoquent l’absence des amis attendus et ce vide s’ouvrant soudain dans la soirée. C’était déjà le sujet de la très bonne facétie de Sibleyras et Dell, Une heure et demie de retard. Mais l’on pense plutôt – c’est dire qu’ici, la barre est placée haut, bien que le dialogue semble plus à la blague qu’à la leçon de philosophie – à Maison de poupée d’Ibsen et à La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam : le débat conjugal touche à des zones si profondes que le couple est atteint dans son accord de façade et franchement mis en cause.
Les amis absents ont-ils été victimes d’un cambriolage ? C’est la version qui est donnée quand, enfin, un premier contact est établi. Le mari du couple invité ne peut venir à cause d’une effraction et de la disparition de la garde-robe de sa femme. Mais est-ce un fric frac classique ou ne serait-ce pas plutôt le coup monté d’une épouse partie avec toutes ses affaires ? Le couple qui attend en vain ses convives multiplie les conjectures. Lui pense qu’il s’agit d’un vol déplaisant mais banal, elle que le couple ami a explosé. En parlant des autres, le tandem dont le repas attend tristement à la cuisine parle de lui-même. Et cela fait de sacrés dégâts dans le confort intellectuel. Le casse, c’est dans les cœurs qu’il a été commis, plus que dans un appartement apparemment cambriolé.
Ce qui est très réussi, c’est le dialogue imaginatif des deux personnages. Chacun des deux a un point de vue différent et l’illustre par une avalanche d’arguments. La contradiction des propos est d’une fantaisie renouvelée, à travers laquelle se révèlent finement deux vies, deux caractères, deux sexes. La volonté de faire rire avec des images drolatiques (la moitié haute du corps est appelée par le mari « partie nord », et la moitié inférieure « pôle sud » : c’est une façon de ne pas recourir à l’expression populaire et moins élégante parlant d’ « en haut » et d’ « en bas de la ceinture ») peut parfois donner l’impression d’un style léger et facile. Mais, la plupart du temps, c’est écrit au scalpel, sans gras, avec une netteté et une acuité des mots qui fait de l’auteur une sorte de Jules Renard contemporain et féministe. Metteur en scène de sa propre pièce, Audrey Schebat conduit ce face à face nocturne avec sûreté, dans une joliesse petite-bourgeoise faussement jolie et faussement rassurante. Barbara Schulz est magnifique d’intensité, aussi parfaite dans le demi-mot que dans le plein mot qui va au cœur de la cible. Arié Elmaleh lui oppose une décontraction très habile et aligne délicatement les gaffes verbales et silencieuses du vaincu qui s’empêtre dans une stratégie à bout de souffle. Il y a là, dans l’écriture de la comédie moderne, un coup de neuf qui ravit et nous change des rigolades fatiguées auxquelles s’accroche si souvent ce qu’on appelle, globalement et improprement, le « boulevard ».

La Perruche d’Audrey Schebat, mise en scène de l’auteur, décor d’Edouard Laug, lumières de Laurent Béal, costumes d’Ariane Viallet, son de François Peyrony, avec Arié Elmaleh et Barbara Schulz.

Théâtre de Paris, salle Réjane, 20h30, tél. : 01 48 74 25 37. (Durée : 1 h 05).

Photo Céline Nieszawer.

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