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Critiques / Opéra & Classique

La Nuit d’un neurasthénique – Gianni Schicchi

par Caroline Alexander

Nino Rota et Giacomo Puccini plongés dans la même nuit de musique et d’humour

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Un classique, une œuvre inconnue : il y a un an l’Opéra de Montpellier associait Il Tabarro, le premier des trois opéras du Trittico de Puccini à un Kurt Weil inconnu – Royal Palace -. La formule avait été judicieusement agencée (voir WT 5206 du 14 juin 2016) et le résultat réjouissant. En cette fin de saison, le précepte est repris, juxtaposant cette fois Gianni Schicchi, dernier volet du même triptyque à un opéra ignoré de Nino Rota (1911-1979), compositeur fétiche du cinéma italien (pour Fellini, Visconti et d’autres : 171 films à son actif !) et auteur d’une œuvre polymorphe où se croisent des symphonies, des concertos, et une douzaine d’opéras.

La nuit d’un neurasthénique, est l’un d’eux, petit opéra bouffe de 50 minutes composé pour la radio puis porté à la scène pour une unique production en 1960 à la Scala de Milan. Sa résurrection sur la scène de l’Opéra Comédie est tout à la fois une révélation et un bonheur.


Le livret de Riccardo Bacchelli plonge en ironie dans les ténèbres de la psychanalyse, les saupoudre de citations – Dante, Shakespeare, l’Enfer et Macbeth sont appelés en témoignages - et la musique de Rota s’y envole dans un arc en ciel de collages moqueurs où les valses et le jazz tutoient le romantisme et où les vocalises saluent les fougues rossiniennes. Le tout pour décrire le cauchemar d’un type mal dans sa peau qui veut à tout prix – au sens propre du mot – trouver le silence pour dormir en paix. Pour s’en assurer, il loue trois chambres contigües dans un hôtel pour que personne, la nuit venue, puisse le déranger quand il se reposera dans la chambre du milieu (la 80) . Hélas, le moment et l’endroit sont mal choisis, il y a une Foire commerciale dans la ville attirant des tas de visiteurs en mal de logement.

Avide de pourboires, le portier de l’hôtel cède aux sollicitations et attribue la chambre de gauche (81, côté jardin) à une sorte de représentant de commerce (le commandeur) et celle de droite (82, côté cour) à un couple d’amoureux. Le premier fait bruyamment tomber ses chaussures, les seconds font retentir le plaisir de leurs ébats...

Toujours inventive, Marie-Eve Signeyrole, metteur en scène en résidence, a imaginé pour décor un grand lit surmonté des numéros de chambre qui s’allument au gré des situations commentées par des effets vidéos : gros plans du neurasthénique insomniaque, lavabos et leurs vidanges, etc… Le lit avance, recule, va, vient avec chaque fois, sous ses draps et sa couette, des « locataires » différents. Comment faire pour dormir ? Compter des moutons ? Ils envahissent la tête, ils envahissent le plateau et forme le chœur…

Bruno Pratico, baryton basse tout en rondeurs physiques et vocales glisse son crâne chauve et son impayable bonnet de nuit dans la tête du vieux barbon en quête de sommeil. Kévin Amiel s’agite en voisin au bord de la crise de nerfs, Giulana Gianfaldoni et Davide Giusti forment le couple électrisé de désirs. Bruno Taddia en portier véreux use de son timbre de baryton-basse et de son art de comédien pour faire passer ses trocs frauduleux.

On retrouve cette belle équipe après l’entracte dans des rôles en correspondances ciblées. Taddia s’attribue en parfait cynisme le rôle-titre du Schicchi manipulateur, Gianfaldoni et Giusti deviennent Lauretta et Rinuccio, les amoureux en mal d’héritage.
Mais la mise en scène tisse un lien plus philosophique entre les deux œuvres : la mort. Elle a clôturé le cauchemar du neurasthénique qui hurle « ils m’ont tué ma nuit ».

Signeyrole va au-delà de son cri et lui ajoute un suicide : une mort qui libère et qui, chez Puccini, s’affiche en dérision. Le richissime Bueso, détesté de tous les siens et des autres, est enfin parti… laissant ses héritiers sans le sou. Schicchi appelé à la rescousse va inventer un stratagème – un nouveau testament – pour les sortir de l’ornière. Bueso sera déterré, emmailloté, Schicchi prendra sa place dans son lit et convoquera le notaire pour… s’attribuer l’essentiel du magot !

Les vidéos balaient le fond de scène de vols d’oiseaux, nuages de sauterelles, de poussières dansantes, les lumières s’estompent dans des brouillards de fumées… Le suspens coupe les haleines en valses féroces. Le vérisme de Puccini est caressé à contre poil. L’humour explose en noirs sarcasmes.

Bruno Taddia propulse un Schicchi aussi agile qu’un Arlequin du diable, parfait filou à la voix joueuse, Giuliana Gianfaldoni est claire et fraîche en Lauretta, tout comme l’élu de son cœur auquel Davide Giusti apporte le charme de sa séduction. Bruno Pratico se contente du rôle mineur de Betto, Kévin Amiel/Gherardo passe en souplesse de Rota à Puccini, ils sont rejoints par Perrine Madeuf, Elodie Méchain, Julien Véronèse, Laurent Sérou, Romina Tomasoni, Julie Pasturaud, Jean-Claude Pacull Boixade, Xin Wang, tous parfaitement en phase avec la musique et son traitement scénique.

Essentiel point fort du juteux doublé, la révélation du jeune chef Francesco Lanzillota qui fait à merveille, en vivacité et rigueur basculer l’Orchestre national de Montpellier Occitanie de Rota à Puccini.

La nuit d’un neurasthénique de Nino Rota, Gianni Schicchi de Puccini, orchestre et chœurs de l’Opéra national de Montpellier Occitanie, direction Francesco Lanzillota, conceptions, mises en scène et vidéos Marie-Eve Signeyrole, décors Fabien Teigné, costumes Yashi, lumières Marc Salmon. Avec Bruno Pratico, Bruno Taddia, Kévin Amiel, Giuliana Gianfaldoni, Davide Giusti, Charles Alves de Cruz, Romina Tomasoni, Perrine Madeuf, Julien Véronèse, Aimery Lefèvre, Julie Pasturaud, Jean-Claude Pacull Boixade, Laurent Sérou, Xin Wang, Jean-Philippe Elleouet-Molina.

Montpellier Opéra Comédie, les 9, 13, 15 juin à 20h, le 11 à 15h

04 67 19 99 – www.opera-orchestre-montpellier.fr

Photos Marc Ginot

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