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Critiques / Théâtre

La Journée d’une rêveuse de Copi

par Gilles Costaz

Géniale Marilù Marini

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Une rêveuse ? Une brasseuse, une fouineuse, une repasseuse, une emmêleuse, une aventureuse, une tergiverseuse plutôt. La longue femme en robe noire qui parle à un interlocuteur invisible, à son pianiste (d’abord à moitié nu et flou derrière un rideau de gaze) et à nous-mêmes jette, projette tout ce qui explose dans sa tête. C’est une héroïne de Copi, sœur de la fameuse « femme assise » de l’auteur argentin et également descendante de la Winnie d’Oh les beaux jours de Beckett. Cette dame intarissable est toujours très heureuse de sa journée, avec, pourtant et sans cesse, des moments d’humeur. Elle fait face à tant de problèmes, avec sa famille partie et les travaux ménagers à terminer. Elle attend des visites mais songe à ses morts (« Je n’arrive pas à les enterrer. C’est-à-dire, ils n’arrivent pas à mourir complètement »). Et elle attend de disparaître. Le marchand de melons qui s’adresse à elle est peut-être Dieu !
Le spectacle est à deux voix, sur deux registres. Pierre Maillet, qui a conçu le spectacle avant de le mettre en scène, a intégré, par moments, par paliers, des extraits d’un roman autobiographique inédit de Copi, Rio de la Plata. Plus qu’une histoire, ce livre délivré découpé aligne des souvenirs et toutes sortes d’observations. Copi parle de sa famille, de l’insolite argentin et de l’esprit de révolution qui régnaient chez lui. Il compare Buenos Aires et Paris où il arriva en 1963 et où l’on apprécia d’abord ses dessins avant que les Arias et Lavelli ne montent ses pièces de théâtre. Entre les deux cultures, ce fut une incompréhension fertile. Copi pouvait dire : « Au Nouvel Observateur je suis resté dix ans à dessiner une femme assise hebdomadaire. Paris m’a bien reçu, on jouait en même temps mes pièces de théâtre. »
Pierre Maillet a imaginé une soirée faite de flux et de reflux. Le personnage de la femme est éclatant, énorme, mais les vagues de l’intériorité, de la confidence, de l’humour littéraire surgissent délicatement. Marilù Marini, qui a derrière elle un long parcours avec l’œuvre de Copi, adopte aisément cette double vitesse. Quel bonheur de la retrouver dans ce répertoire qu’elle a contribué à faire connaître dans les années 90 ! Elle ne joue pas seulement sur deux registres, elle est la métamorphose même. C’est une diva clownesque comme il y en a très peu, une sorte de figure de Toulouse-Lautrec transposée dans la brûlante partie du tango. Avec un accent qui n’appartient qu’à elle, elle change constamment de ton et de visage. A chaque seconde, elle est différente. Le timbre de voix, la grimace, le masque donné au visage varient. Tantôt elle est grotesque, tantôt elle est bouleversante. On pourrait dire d’elle qu’elle mériterait un livre consacré à elle, mais on ne peut plus le dire. L’ouvrage vient de paraître : elle se raconte longuement dans Chroniques franco-argentines où Odile Quirot a saisi sa vie et son art d’actrice. Le pianiste qui l’accompagne en scène (car elle chante également), Lawrence Lehreissey, a une présence plus discrète mais, plus discrètement, le même refus du sérieux, un identique goût de la fantaisie dévastatrice. Marilù Marini et Pierre Maillet ajoutent à l’histoire du théâtre français fécondé par l’esprit argentin un nouveau chapitre et retrouvent la pleine intensité de ce qui nous avait enchantés et nous manquait fort, l’esprit du presque rien, ce léger gauchissement de la vie qu’on pratique à Buenos Aires et dont la légèreté a la violence d’un explosif.

La Journée d’une rêveuse (et autres moments…) de Copi, adaptation et mise en scène de Pierre Maillet, lumières de Bruno Marsol, son de Manu Léonard, costumes de Raoul Fernandez, maquillage de Jean-Luc Don Vito, avec Marilù Marini et Lawrence Leherissey (piano).

Théâtre du Rond-Point, 18 h 30, tél. : 0144 95 98 21, jusqu’au 21 mai. Puis au Manège, Maubeuge, le 24 mai. (Durée : 1 h 20).

A lire : Marilù Marini, Chroniques franco-argentines d’Odile Quirot. Les Solitaires intempestifs, 14,50 euros.

Photo Tristan Jeanne-Valès.

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