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La Chouette effraie

par Gilles Costaz

Un roman théâtral nimbé de musique

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Il est rare que les critiques musicaux soient aussi des romanciers. C’est même exceptionnel. C’est pourtant le cas de Christian Wasselin, collaborateur de France Musique et de Webtheatre (entre autres) et essayiste renommé – ses écrits sur Berlioz et Beaumarchais font autorité. Wasselin publie aujourd’hui son troisième roman,La Chouette effraie, qui révèle un univers très personnel même si les références à la musique et au théâtre viennent y introduire tout un jeu d’échos et participer au climat romanesque. Cet univers s’inscrit dans la double tradition du roman gothique et du roman noir. « Roman assez noir », dit la couverture sans rire. En conséquence, on y trouve des personnages machiavéliques, des meurtres, des actes tout à fait immoraux et des décors labyrinthiques où bourreaux et victimes s’affrontent loin de toute indulgence et de toute justice !
S’il y a, en filigrane, le plaisir d’écrire « à la manière de » - la manière des maîtres du genre : Walpole, Chase... - , Wasselin ne propose pas un pastiche mais un vrai roman, une histoire complexe, touffue, haletante, qui ne se passe pas dans un passé de convention mais dans la France d’aujourd’hui. Pas exactement au XXIe siècle mais au temps récent où les films étaient tournés sur pellicule. Car tout démarre avec le vol de deux de ces boîtes rondes métalliques où s’enroulaient il y a encore peu d’années (elles servent encore d’ailleurs, le numérique n’a pas encore totalement éliminé le support en celluloïd) les courts et longs métrages. Un réalisateur diabolique a fait enlever à Paris le dernier film d’un rival : les deux boîtes contiennent l’original, il n’en existe pas de copie, cette œuvre risque de disparaître pour toujours. L’odieux cinéaste a deux raisons de s’en prendre ainsi à un autre artiste : ce confrère a infiniment plus de talent que lui et tous deux font tourner la même actrice, poupée de chair malléable qui passe de l’un à l’autre sans trop réfléchir, pour le simple plaisir de figurer dans un film. En même temps que les bobines volées, l’action déménage. Elle saute de Paris au Nord de la France. Les noirs stratagèmes du réalisateur vont croiser les féroces manigances de gens en route vers le Nord ou de Nordistes obsédés de leur réussite – tantôt petits truands, tantôt puissants huppés. La classe politique, depuis le maire de Lille lui-même et ses partisans jusqu’à ses opposants, est particulièrement à l’ouvrage et se montre fertile en basses œuvres. Peu regardant sur le nombre de cadavres qu’il provoque et qu’il rencontre, le cinéaste sans foi ni loi aura-t-il droit à la gloire ou au corbillard ?
Originaire de cette région carnavalesque et claire obscure, Christian Wasselin entend donner à sa terre flamande ses lettres de noblesse dans la catégorie de la littérature populaire. Comme il y a eu Les Mystères de Paris, le romancier imagine les mystères de Lille et de l’enfer du Nord – pour reprendre un terme de la chronique sportive qui convient bien à ce tableau d’une province éclairé à la lumière noire. Il invente même un événement à l’opéra de Lille qui pourrait rivaliser avec les coups de théâtre du Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux, situé, comme chacun sait, au Palais Garnier, à Paris. Ici, la ville de Lille a d’étranges sous-sols mais, surtout, les environs, les campagnes, les bourgs sont les principaux territoires du crime désorganisé. Tout n’est que marécages croupis et menaçants, constructions ruinées où, dans les couloirs et les pièces abandonnées, s’organise une vie invisible et terrible, parkings gélatineux !
C’est follement imaginatif, théâtral en diable, au rythme d’une écriture cadencée. L’auteur aime la musique, mais, ici, elle n’est pas classique : le jazz et les standards américains résonnent au détour des phrases, en hommage aux bandes son des films noirs. Parfois, les épisodes sont violents, à faire peur. On ne détaillera pas les pages où un chat s’attaque aux entrailles d’une vieille femme encore vivante ! Mais l’ironie adoucit les frayeurs. Les comparaisons, les métaphores sont blagueuses et savoureuses. Parfois, les mots s’emballent dans la fureur des énumérations à la Prévert (« Il convenait que les amants s’aiment, que les enfants rêvent, que les artistes créent, que les voleurs volent, que les policiers policent et que les gendarmes gendarment »). Les images ont à la fois la netteté et le grain multiple des gravures. Les intrigues s’enchaînent et se renouvellent de façon ébouriffante. Le lecteur trouve là des heures de vertiges où l’humour est un garde-fou au-dessus des précipices. L’auteur de La Chouette effraie est, dans notre littérature feuilletonesque, un oiseau de nuit qui a grand style.

La Chouette effraie de Christian Wasselin, éditions Les Soleils bleus, 404 pages, 22 euros.

Photo Pierre Collet.

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