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Critiques / Théâtre

La Chair et l’Algorithme de Jean-Louis Bauer

par Gilles Costaz

Cette machine qui pense pour nous dans la poche ou le sac à main

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Algorithme, algorithme, est-ce que j’ai une tête d’algorithme ? pourraient dire une Arletty et un Prévert d’aujourd’hui. Car nous sommes bel et bien en train d’avoir des algorithmes, c’est-à-dire des systèmes techniques complexes, pensant à notre place dans notre poche ou notre sac à main. C’est ce que met en lumière l’audacieuse pièce de Jean-Louis Bauer, qui avait déjà écrit naguère une pièce sur les téléphones portables et, à présent, va plus loin en traçant la vie d’une femme partageant son existence avec des humains de plus en plus absents et un smartphone de plus en plus présent. Femme moderne, femme libre, avec un enfant dont elle s’occupe presque seule, Jeanne a un amant italien qui se libère peu souvent et se manifeste surtout à travers des rafles de sms. Elle aime passionnément sa grand-mère qui, ne maîtrisant pas les techniques, mourra sans avoir pu parler avec sa petite-fille, et un frère avec qui il n’y a plus qu’un échange de messages. Elle emmagasine les « applis » sur son smartphone, ce qui lui permet de souhaiter leur anniversaire à toutes ses amies, sans jamais, les voir, et de joindre sans effort son patron, producteur de films, alors qu’elle est sur le terrain de la guerre car, documentariste, elle va filmer elle-même ses interviews de tueurs allumés. La vie est frénétique, et pourtant avant tout virtuelle. La technique ne cesse d’évoluer et Jeanne en prend aveuglément tous les virages. La « chair » de l’humanité lui file entre ses doigts utilisant le clavier des algorithmes. « Et quand la mort arrive, la vie continue tout de même. Toute la mémoire est là, dans l’appareil. Il ne reste qu’à fabriquer le corps qui va avec... », écrit Bauer dans le programme.
La comédie est glaçante, mais aussi follement amusante. Elle est menée à un rythme saccadé par une mise en scène plutôt scientifique, élaborée avec les techniques d’à présent, où les bips, les flashes de sms, les images fixes, les images mobiles, les séquences de rock s’entrecoupent de manière sèche et pressée. Antoine Campo, qui travaille depuis longtemps avec Bauer, a créé un objet théâtral sophistiqué comme on n’en voit guère que dans les théâtres subventionnés (et encore !), là où l’on peut se payer un bon staff d’ingénieurs. Ici, le modeste mais ambitieux théâtre de la Reine blanche, axé sur la curiosité de l’écriture théâtrale pour la science, n’hésite pas à s’offrir un peu de complexité technologique. Elisabeth Bouchaud joue le personnage principal avec flamme et fragilité mêlées. Comme son héroïne est sans cesse bousculée et en bascule, elle modifie sans cesse sa façon de paraître et injecte une belle sensibilité dans cette course d’un être après les autres et après soi-même. Mais son jeu est aussi, comme le texte et la mise en scène, empreint de fantaisie. Car le miroir déformant mis en place est comique, ingénieux, malin, parfois hilarant. La deuxième actrice, Marie Chaufour, fait, elle, avec une juste discrétion, des apparitions étranges qui montrent combien le rationnel peut être à la frontière de l’irrationnel.
Jean-Louis Bauer ne formule aucun message, aucune morale, aucune dénonciation. Il déroule, il enchaîne, il précipite ! A nous d’appuyer sur les touches de notre lucidité pour nous impliquer peu ou prou dans cette fiction si allègre et si inquiétante qui court aussi vite que le monde fou fou fou où nous passons comme des enfants d’un Blackberry à un Iphone.

La Chair et l’Algorithme de Jean-Louis Bauer, mise en scène, scénographie et costumes d’Antoine Campo, composition et sound design de Stéphanie Gibert, lumière d’Antoine Campo et Paul Hourlier, équipe vidéo : Aline Romat, Matthieu Desport, musique du groupe Mime, Olivier Bemer, avec Elisabeth Bouchaud et Marie Chaufour.

Théâtre de la Reine blanche, les mardi, jeudi et samedi 21 h, tél. : 01 40 05 06 96, jusqu’au 23 juin (relâche les 26, 28 mai, 21 juin). Durée : 1 h 15.

Photo DR.

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