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Critiques / Théâtre

La Cerisaie de Tchekhov

par Gilles Costaz

Une farce douloureuse

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On ne résumera pas La Cerisaie, valse très connue de Tchekhov où des bourgeois rêveurs se font chasser de leur propriété par leur intendant qui, les pieds sur terre et des billets pleins les poches, rachète le domaine au nez et à la barbe de ses maîtres. Il vaut mieux citer le metteur en scène, Christian Benedetti, qui écrit : « Jouer La Cerisaie en vaudeville, il n’y a rien d’une proposition iconoclaste, mais une invitation suggérée par le texte même. Et pourtant c’est une pièce sur la mort. Le personnage principal c’est la maison, le domaine, la Russie qui est notre Cerisaie - dit Trofimov. Les personnages sont inexistants, ils n’existent que par leur relation avec La Cerisaie. C’est une pièce de troupe. Tout doit être toujours à côté, trop tôt, trop tard, excessif ou insuffisant... depuis le train manqué au début et cette bougie inutile dans la lumière de l’aube, jusqu’aux fiançailles manquées, aux objets perdus, aux queues de billard cassées, au domaine vendu, aux cerisiers abattus, aux illusions projetées sur l’avenir qui le change d’avance en ratage, une sorte de préfiguration de la Russie réduite à la mendicité. Cette pièce est abstraite comme une symphonie de Tchaïkovski et il faut avant tout, y percevoir des sons.
Une démangeaison.
Et puis ce fil tendu qui casse... »
Le spectacle concrétise cette vision et s’inscrit dans une intégrale des pièces de Tchekhov, commencée il y a plusieurs années et qui se poursuit avec cette reprise de La Cerisaie. Vaudeville ? Le terme n’est sans doute pas tout à fait exact. Le vaudeville est un théâtre chanté et fondé sur les conventions bourgeoises. Au contraire, Schiaretti donne à la pièce une vérité plus populaire. Aucune joliesse dans ces personnages rudes et cette grange nue où les acteurs trimballent eux-mêmes les chaises, un paravent translucide et une minimum d’objets. Les conflits sont mis à nu, brutalement. Ils explosent, à l’image de l’interprétation de l’intendant Lopakine par Benedetti lui-même, qui en fait un homme particulièrement dépourvu de pitié. Pour que la grâce habituelle ne soit pas présente, les costumes sont plutôt d’aujourd’hui : vestes sombres, jeans.
L’ensemble, mené d’un rythme vif et même infernal, est d’une force peu banale. L’âpreté remplace l’élégance, dans la mise en scène comme dans le jeu de comédiens qui, tous excellents, sont dans la nervosité et l’expression d’une souffrance masquée ou libérée. Le plus étonnant est certainement Jean-Pierre Moulin qui donne au rôle de Firs – le domestique dont la pensée se résume à l’esprit de servitude – une émotion et une drôlerie magnifiques. Le style de cette soirée et de ce cycle ne démode pas d’autres façons de monter Tchekhov mais affirme un autre regard, un sentiment plus noir, avec un tempo qui est celui de la hâte (en rupture avec la langueur traditionnelle) et de la comédie millimétrée. Il n’y a plus de couleurs, plus de pastel, plus de sépia. Et, pourtant, c’est emballant.

La Cerisaie de Tchekhov, traduction de Brigitte Varilley, Christian Benedetti et Laurent Huon, mise en scène de Christian Benedetti, lumière de Dominique Fortin, machinerie d’Antonio Rodriguez, gravure sur bois d’Eric den Hartog, son de Wilfried Wendling, assistanat de Nina Villanova, avec Brigitte Barilley, Alix Riemer, Hélène Vivies, Philippe Crubézy, Christian Benedetti, Antoine Amblard, Philippe Lebas (en alternance avec Laurent Huon), Lise Quet, Nicolas Buchox, Hélène Stadnicki, Jean-Pierre Moulin, Christophe Carotenuto, avec la de Jenny Bellay.

Théâtre-Studio, Alfortville, du lundi au samedi, 20 h 30, tél. : 01 43 76 86 56, jusqu’au 24 mars. (Durée : 1 h 35).

Photo Simon Gosselin.

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