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Critiques / Opéra & Classique

LE ROI ARTHUS d’Ernest Chausson

par Caroline Alexander

Triste naufrage…

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Après une bien longue traversée du désert, on attendait avec impatience la redécouverte du Roi Arthus, l’unique opéra d’Ernest Chausson à la mi-mars sur la scène de l’Opéra national du Rhin. Le résultat hélas, ne fut guère à la hauteur. De mémoire de critique, il est rare, sinon exceptionnel, qu’une production nouvelle laisse à ce point un sentiment de gâchis. La belle institution strasbourgeoise généralement cultive notre enthousiasme.

Une mise en scène en total contresens en est sans doute le principal responsable, on peut ajouter des voix inadaptées, des présences sans charisme et une direction d’orchestre dynamique mais liée davantage aux références wagnériennes (Tristan, Parsifal) qu’aux sources françaises (Berlioz, Franck) dont Chausson (1855-1999) s’imprégnait dans sa volonté d’inventer une musique de son pays.

Le monarque de légende médiévale, souverain des Chevaliers de la Table Ronde, ne méritait pas ça. Il avait hanté l’inspiration de Chausson durant plus de dix ans qu’il passa à le rêver, le composer et à en écrire le livret, à la manière de Wagner dont il était le fervent admirateur. Fauché à l’âge 44 ans par un accident de bicyclette, il n’en vit jamais de réalisation scénique. Celle-ci eut lieu au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, le 30 novembre 1903, quatre ans après sa mort.

Un siècle plus tard, la Monnaie le faisait revivre dans une mise en scène presque abstraite de Matthew Jocelyn, fidèle à la spiritualité symboliste qui animait Chausson. Avant la célébration de ce centenaire, le Roi Arthus avait disparu des répertoires, à l’exception d’une éphémère production du Festival de Bregenz en 1996 et, un an plus tard, celle de l’Opéra de Montpellier sous la direction musicale d’Hervé Niquet.

Une éclipse musicalement incompréhensible

Silence, oubli, négligence : l’éclipse est musicalement incompréhensible. Ce Roi Arthus est d’une grande force lyrique, il respire la poésie et l’état de songe entre romantisme et symbolisme, parfait témoin de son temps. Il est aussi, à la manière de La Clémence de Titus de Mozart, un modèle de mansuétude. Car dans ces années de haut Moyen Age, le bonheur du Roi Arthus célébrant sa victoire sur les Saxons fut brutalement entaché d’un terrible doute. Lancelot, son chevalier fétiche, artisan de son triomphe, serait, aux dires de Mordred, son rival, l’amant de sa royale épouse Guenièvre. Embrouilles, douleurs, intrigues, fuite, remords… Les amoureux sont repérés, Guenièvre se suicide et Lancelot meurt sous les armes. Tous deux rédemptés par le pardon d’Arthus. L’épopée de la Table Ronde s’achève, l’aura de sa légende se met à éclairer le monde.

Le Moyen Age chute dans les tranchées de Verdun

Keith Warner, le metteur en scène désigné n’a pas évité le piège des actualisations comme il l’avait fait si judicieusement avec un Simon Boccagrena de Verdi réalisé en 2010 dans ce même Opéra du Rhin (voir WT 2502du 26 octobre 2010). Cette fois il a sauté pieds joints dans l’air du temps - celui des commémorations du centenaire de la guerre de 14-18 – et y a enfoncé corps et biens le bon Roi Arthus, ses chevaliers et ses amours contrariées. Le Moyen Age chute dans les tranchées de Verdun !

La laideur des décors agresse l’œil : en ouverture un gigantesque drapeau bleu, blanc rouge court du sol aux cintres scindé d’une ligne blanchâtre (Excalibur ?), du premier au dernier acte se succèdent la table ronde ( !) d’une salle d’état-major, une banquette circulaire en velours rouge d’où émerge une immense statue ailée, un entrepôt d’obus, un hôpital de campagne en tôle ondulée (sur le toit duquel Guenièvre s’accroche pour mourir !), un cimetière militaire arrosé de pétales de roses…

Inventaire de misère

L’inventaire de misère se complète par des costumes sans âme ou frisant le ridicule comme ceux qui fagotent la pauvre Guenièvre que le timbre instable, les aigus stridents et le medium atone d’Elisabete Matos enfoncent tristement. La tignasse hippie d’Andrew Richards ne fait guère de lui un Lancelot convaincant et son jeu désordonné souligne ses insuffisances vocales entre le l’exsangue et le perçant. Le rôle il est vrai est musicalement escarpé mais Richards qui possède des ressources de lyrisme n’a manifestement pas été dirigé. Le baryton Franck Ferrari devait endosser les royaux habits d’Arthus. Pour des raisons de santé il fut remplacé par l’américain Andrew Schroeder qui en 2003 avait chanté le rôle en alternance à la Monnaie de Bruxelles. Si la mise en scène l’empêche d’avoir une royale posture, une forme de pudeur aristocratique émane de son interprétation, et le manque d’amplitude de sa voix est compensé par un français impeccable et un phrasé toujours juste.

Excellente prestations des seconds rôles en particulier le Merlin barbichu hirsute émergeant d’un pommier retourné dont Nicolas Cavallier, excellent comme d’habitude, fait un personnage touchant au timbre de bronze. Dans les courtes interventions de Mordred, Bernard Imbert, fourbe à souhait, impose une vaillante sonorité.

L’orchestre symphonique de Mulhouse ne constitue pas le choix local idéal pour défendre une œuvre aussi complexe, celui de Strasbourg eut sans doute été plus judicieux. Le canadien Jacques Lacombe le dynamise avec beaucoup – peut-être trop – de fougue. Epaisseur, manque de lumières ne rendent pas justice à Chausson. Lacombe pourtant sait si bien défendre le répertoire français comme il l’avait à Nantes pour le Dialogue des Carmélites de Francis Poulenc (voir WT 3889 du 22 octobre 2013).

On croise les doigts pour que le prochain Roi Arthus programmé à l’Opéra national de Paris en mai 2015 lui rende les honneurs qu’il mérite . Avec Philippe Jordan dans la fosse, Thomas Hampson, Roberto Alagna et Sophie Koch dans les trois premiers rôles, on peut en espérer beaucoup.

Le Roi Arthus d’Ernest Chausson, livret du compositeur. Orchestre symphonique de Mulhouse, direction Jacques Lacombe, chœurs de l’Opéra national du Rhin, direction Sandrine Abello, mise en scène Keith Warner, décors et costumes David Fielding, lumières John Bishop. Avec Elisabete Matos, Andrew Schroeder, Andrew Richards, Bernard Imbert, Nicolas Cavallier, Christophe Mortagne, Arnaud Richard, Jérémie Duffaut .

Strasbourg – Opéra National du Rhin, les 14, 18, 21, 25 mars à 20h, le 16 à 15h
+33 (0)825 84 14 84

Mulhouse – La Filature, le 11 avril à 20h, le 15 à 15h.
+33 (0)3 89 36 28 28

Photos Alain Kaiser

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