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Critiques / Opéra & Classique

LE ROI ARTHUS d’Ernest Chausson

par Caroline Alexander

Chanteurs et orchestre au sommet, mise en scène loupée, la paradoxale renaissance d’un chef d’œuvre méconnu

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Le rideau se lève sur une horde d’hommes en hardes et guenilles, certain échangent des casques blancs de chantier, d’autres brandissent comme des jouets des épées anachroniques. Pauvres Chevaliers de la Table Ronde censés dans cette première scène du Roi Arthus revenir victorieux de la guerre contre les Saxons ! Ernest Chausson (1855-1899) avait mis en opéra (texte et musique) leurs aventures, celles de leur bon roi Arthus, du chevalier Lancelot et la passion de celui-ci pour son épouse Genièvre …

Dix ans de travail (de 1887-à 1897) pour élaborer en musique et en paroles cette flamboyante et élégante réplique au Tristan und Isolde de Wagner dont il était l’admirateur inconditionnel.
Réplique, hommage avec quelques citations, mais aussi et surtout des couleurs, un lyrisme, un équilibre et une élégance à la française hérités de Massenet qui fut son professeur. Les principaux personnages de Tristan trouvent leurs doubles dans Arthus : Genièvre/Isolde, Lancelot/Tristan, Arthus/Marke, Mordred/Melot. Mais Chausson les entraîne au-delà de l’amour passion dans les labyrinthes de la conscience. Trahir ce roi, son ami, son maître est pour Lancelot la pire des malédictions. Sa mort sera voulue et non subie. Et Genièvre le suivra dans la mission de cette ultime étreinte.

Même si Le Roi Arthus ne possède pas le magnétisme de Tristan und Isolde, il ne mérite en rien le long purgatoire qui lui fut infligé. L’opéra de Chausson ne « rend pas fou » comme est désigné celui de Wagner. Il fait réfléchir. Mais le parallèle entre les deux œuvres lui valut nombre de refus malgré sa réputation déjà ancrée par, entre autres, son sublime Poème de l’amour et de la mer . Fauché à 44 ans par un accident de bicyclette il ne vit jamais la création de ce qui restera son unique incursion dans le répertoire lyrique. Elle eut lieu, hors les murs de France, à La Monnaie de Bruxelles en 1903.

Sous le signe de la poisse !

Sous le signe de la poisse ! Plus aucune réalisation scénique lui fut consacrée durant… 93 ans ! Une unique et timide version de concert (du 3ème acte) eut lieu en 1916 au Palais Garnier. Puis silence total jusqu’en 1981 où une autre version de concert fut radiodiffusée depuis le Théâtre des Champs Elysées. Les plateaux durent attendre les années 1996-97, en Allemagne (à Bregenz et Dortmund), en France à Montpellier sous la direction d’Hervé Niquet. En 2003 La Monnaie de Bruxelles lui rendit enfin justice en célébrant le centenaire de sa création dans ses murs. Une production réussie aux abstractions symbolistes fidèle à la spiritualité de Chausson. Il y a un an l’Opéra National du Rhin échouait sur tous les fronts dans sa pourtant louable tentative de faire renaître ce bon Roi Arthus sur sa scène strasbourgeoise (voir WT 4056 du 19 mars 2014)

Une attente émue

C’est dire si l’attente était émue de voir enfin entrer au répertoire de l’Opéra National de Paris ce bijou trop longtemps enfermé dans son écrin.

Patatras !… Graham Vick, le metteur en scène, s’est fait piéger par l’air du temps qui veut à n’importe quel prix transférer les classiques d’hier dans l’actualité (éphémère) d’une quelconque contemporanéité. Qu’a-t-il voulu dire dans ces décors en kits de bazar sur fond de colline verte surmontée d’un donjon ? Les magasins grandes surfaces spécialisés en bricolages pourraient s’y faire concurrence : maisonnette préfabriquée, mobilier de camping-car, canapé en simili cuir rouge qui finit en flammes, Ikea, Castorama, Lapeyre : toutes les marques sont représentées. A l’entracte, un spectateur ironisait « il ne manque que Leroy Merlin ! »

Le pire dans l’ensemble est sa laideur : des costumes aux décors, tout ce que l’on voit est en contradiction avec ce que l’on entend, paroles et musique.

Une merveille à entendre

Et ce que l’on entend est pure merveille ! Orchestre et interprètes sauvent le navire en perdition de façon magistrale. Le Roi Arthus est servi par le roi Philippe Jordan qui sait avec pertinence, fougue et délicatesse rendre justice à son inspiration française. Son père, le grand Armin Jordan, avait enregistré l’opéra en 1985 (pour Erato). Il fut le seul. Le fils ne le copie en rien, sinon dans le talent, sachant alterner en finesse l’exubérance et la mélancolie, les rêves et les rages. Le chevalier Lancelot est réincarné par le prince Roberto Alagna qui malgré son costume de vacancier impose sa présence rayonnante, sa diction taillée au cristal, sa voix ensoleillée. Il engrange tous les atouts d’un ténor qui sans doute entrera dans la légende. La mezzo Sophie Koch, en petite robe de communiante, se glisse dans la passion amoureuse de Genièvre d’une voix qui réussit à en vaincre les difficultés. Sans doute n’a-t-elle pas tout à fait la sensualité de cette femme folle de désir, mais elle sait en animer la flamme et émouvoir. Le baryton américain Thomas Hampson, déguisé en garde-chasse, garde dignité et noblesse en monarque guerrier deux fois vaincu, laissant son timbre chaleureux modeler les soubresauts d’une âme et d’un cœur brisés. Les seconds rôles sont remarquables : lumineux Stanislas de Barbeyrac en écuyer fidèle, Laboureur songeur et philosophe de Cyrille Dubois, Mordred radical d’Alexandre Duhamel et Merlin surgi des profondeurs des graves de Peter Sidhom.

Un orchestre exemplaire, une distribution exceptionnelle : on se demande comment ils ont pu se laisser entraîner dans les égarements d’une telle mise en scène ? N’ont-ils donc rien à dire dans la préparation d’un opéra ?

On vient pour eux. Avec raison. Les ovations du public les remercient en enthousiasme.

Le Roi Arthus d’Ernest Chausson, livret du compositeur, orchestre et choeur de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, chef de choeur Jose Luis Basso, mise en scène Graham Vick, décors et costumes Paul Brown, lumières Adam Silverman. Avec Roberto Alagna (et Zoran Todorovitch les 8, 11 & 14 juin), Sophie Koch, Thomas Hampson, Stanislas de Barbeyrac, Alexandre Duhamel, François Lis,
Peter Sidhom, Cyrille Dubois, Tiago Matos, Ugo Rabec.

Opéra National de Paris Bastille, les 16, 19, 22, 25, 28 mai, 2, 8, 11 juin à 19h30, le 14 juin à 14h30.

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 - www.operadeparis.fr

Photos Andrea Messana

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