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Critiques / Opéra & Classique

LE COMTE ORY de Gioacchino Rossini

par Caroline Alexander

Quand les gammes du rire se déclinent sur tous les tons

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Un peu comme Barbe Bleue d’Offenbach, Le comte Ory de Rossini fait partie des - presque - délaissés du répertoire. A côté de dizaines, voire de centaines de Cenerentola ou Barbier de Séville, les Comte Ory se comptent sur les doigts d’une main. A Paris, le dernier fut présenté en 2003 à l’Opéra Comique sous la signature de Jérôme Savary. A Lyon, Serge Dorny, patron de l’Opéra National de la ville, a eu le flair d’en confier la résurrection au bon faiseur Laurent Pelly, un maître ès comédies à l’imagination féconde. Le résultat se résume en deux heures de pur plaisir où les gammes du rire se déclinent sur tous les tons.

Et il en faut de l’imagination pour mettre sur de bons rails le train de plaisanteries de l’avant dernière œuvre lyrique de Rossini, composée en 1828, tout juste un an avant le Guillaume Tell qui fut son chant du cygne. Il avait à peine 38 ans, avait atteint des sommets de célébrité dans les sphères musicales, mais préféra mener une autre vie qui laisserait son nom davantage lié à la gastronomie, à ce tournedos qu’il affectionnait en gourmet connaisseur.

Le Comte Ory, noceur médiéval aux frasques bien connues en Touraine, passa de la légende au théâtre avec la comédie-vaudeville que lui dédia Eugène Scribe, d’après le récit qu’en fit en 1781 Pierre Antoine de Laplace. On y fait la connaissance d’un châtelain trousseur de jupons qui, sur les conseils de son page, se déguise et déguise quatorze de ses chevaliers en nonnettes pour avoir accès au couvent de Farmoutiers et partager les couches des bonnes sœurs qui leur offrent l’hospitalité. La pièce de Scribe plut à Rossini qui décida de la convertir en opéra. Un opéra d’un genre grivois encore inconnu des scènes parisiennes particulièrement celle de la salle Pelletier – alias Opéra de Paris – où il fut créé.

Rossini ne se creusa pas trop les méninges pour la mise en musique du Don Juan de série B qu’est le comte Ory, puisant largement dans celle composée en 1825 pour Il Viaggio a Reims- Le Voyage à Reims, une commande exécutée pour le sacre de Charles X…. Paroles remplacées, musiques inchangées, sur sept grands airs du Comte, cinq sont empruntés au Voyage. Elles n’en sont pas moins vivaces et guillerettes, et elles s’enrichissent du sublime – et très ambigu – trio d’amour de la fin du deuxième acte.

Une bourgeoisie nantie qui s’ennuie

Pelly a mis au rancart les imageries d’un Moyen Age de troubadours en carton-pâte. Il a, avec justesse et humour, transféré l’épopée des croisés dans notre temps où la bourgeoisie nantie s’ennuie autant que les noblions d’autrefois. Au premier acte, dans un gymnase- salle des fêtes de ce qui pourrait être une banlieue chic de l’ouest parisien, voilà le comte déguisé en gourou-fakir à l’indienne – avec perruque, tatouage au front et poses de yogi -, dispensant bonne parole – et caresses - à un public de dadames avides de sensations. Les hommes sont à la guerre, les lits sont vides… La comtesse Adèle, bourge popote, veuve dévorée par l’ennui (et le manque), débarque en voiture, pique sa crise puis ouvre les portes de son intimité. Chez elle, à l’acte deux, le décor glisse côté cour, du salon aux larges fenêtres à la chambre à coucher et à la salle de bain attenante. Côté jardin il débouche sur la cuisine-salle à manger. Ory et ses quatorze chevaliers sont au rendez-vous dans leurs robes Armée du salut, ils vont dévaliser la cave, s’en mettre jusque-là de vins jusqu’à rouler sous la table. Pas un temps mort, les cocasseries rebondissent comme des balles de ping-pong et se mêlent comme en écho à la musique. Et quand au final le quiproquo met dans un même lit la comtesse, le comte et le page amoureux travesti en fille, le comble de la loufoquerie érotique est atteint.

Fin directeur d’acteurs formé au théâtre, Pelly embarque tout son monde dans un méli-mélo de situations où chacun explose de drôlerie. La soprano colorature Désirée Rancatore qui, en 2005, avait été l’irrésistible comtesse de Folleville du Voyage à Reims à la Monnaie de Bruxelles (voir WT 759), n’eut aucun mal à se glisser dans les émois de la comtesse Adèle, lui offrant ses aigus tendus en arc de ciel et son jeu ébouriffé. Dmitry Korchak, ténor russe à l’impeccable diction française prête son timbre clair, son élégance, ses mimiques de pitre coquin au comte et en fait un personnage délicieusement imbécile. Antoinette Dennefeld en page aguicheur déploie les velours de sa voix de mezzo avec une verve confondante et un charme fou. Jean-Sébastien Bou, toujours dans l’excellence, s’empare de Raimbaud, le complice des fredaines d’Ory, avec un petit air de filou monté sur ressort. Doris Lamprecht, Patrick Bolleire complètent avec aplomb la distributions des principaux rôles.

Dans la fosse, malgré un déguisement surprenant, bras nu sur cuir noir, Stefano Montanari, ne réussit pas toujours à faire tourbillonner les bulles du champagne musical de Rossini. Plutôt terne au démarrage, il se réchauffe peu à peu et finit, à la mi-temps du deuxième acte, par soulever la grâce mélan-comique d’un Rossini grandeur nature.


Le Comte Ory de Gioacchino Rossini, livret d’Eugène Scribe et Charles Delestre-Poirson, orchestre et chœur de l’Opéra de Lyon, direction Stefano Montanari, chef des Chœurs Alan Woodbridge, mise en scène, décors et costumes Laurent Pelly, lumières Joël Adam. Avec Dmitry Korchak, Désirée Rancatore, Antoinette Dennefeld, Jean-Sébastien Bou, Doris Lamprecht, Patrick Bolleire, Vanessa Le Charlès, Didier Roussel, Yannick Berne, Dominique Beneforti…

En coproduction avec le Teatro alla Scala de Milan

Opéra de Lyon, les 21, 25, 27 février, 1er, 3, 5 mars à 20h, le 23 février à 16h

Teatro alla Scala : du 4 au 21 juillet 2014 (avec une nouvelle distribution)

0 826 305 325 – www.opera-lyon.com

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