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Critiques / Opéra & Classique

LA VILLE MORTE de Erich Wolfgang Korngold

par Caroline Alexander

Renaissance au sommet d’un chef d’œuvre méconnu

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Etrange destinée que celles de quelques monuments de créativité, qui à chaque réapparition sont salués comme chefs d’œuvre absolus, avant de retomber dans l’indifférence ou la frilosité. La Ville Morte/Die tote Stadt de Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) créé en 1920, simultanément à Hambourg et à Cologne, malgré un succès immédiat et le renom de son jeune compositeur prodige, soutenu et admiré par Mahler et Puccini, fut longtemps éclipsé des scènes.

Pour deux raisons. La première tristement historique : l’exil forcé du jeune juif taxé de « dégénéré » par le régime nazi. La seconde, bêtement de mode : après la deuxième guerre mondiale, les novateurs réunis à Darmstadt ne juraient que par l’héritage de Schoenberg, les musiques sérielles, et atonales. Korngold comme beaucoup d’autres compositeurs « dégénérés » du début du XXème siècle , Zemlinsky, Hindemith, Schreker, furent ainsi enterrés deux fois.

Il fallut attendre le début du XXIème siècle pour que sa Ville Morte/DieTote Stadt inspirée de la pièce que le poète symboliste belge Georges Rodenbach tira de son roman Bruges-La Morte, soit enfin créé en France. A Strasbourg en 2001, une production peuplée d’images à la James Ensor reprise au Châtelet révélait l’incroyable densité de cette musique novatrice, profondément personnelle, où se glissent en filigrane, sans jamais s’imposer, les ombres de Richard Strauss, de Wagner, de Mahler… En 2009 à l’Opéra Bastille, Nicolas Joël importait de Vienne une fascinante mise en scène signée Willy Decker (voir WT 2038).

Un an plus tard, l’Opéra National de Lorraine se lançait dans l’aventure dans une vision radicalement différente où le réel et le virtuel s’articulent autour d’un inconscient rongé par la Mort (voir WT 2394). Depuis elle voyage et vient de faire escale à Nantes – accueillie par Angers-Nantes Opéra dans son beau théâtre Graslin.

La fascination qu’elle exerce par sa musique, son histoire, sa réalisation et ses interprètes s’est peut-être même accrue.

Paul inconsolable de la perte de Marie, sa bien- aimée s’expatrie à Bruges, ville d’autrefois, aujourd’hui abandonnée, ville morte… Le hasard (mais peut-on parler de hasard ?) lui fait rencontrer une danseuse qui a les formes, les couleurs, la voix de Marie… Marietta de passage à Bruges pour y jouer Robert le Diable de Meyerbeer, devient sa maîtresse. Elle veut lui faire perdre le souvenir qui le hante. Il en perd la tête. Et la tue.

Korngold pousse le symbolisme de Rodenbach vers l’expressionisme – à l’inverse de Debussy et de son évanescent Pelléas et Mélisande adapté de Maeterlinck autre symboliste belge - Orchestrateur hors pair qui allait, dans son exil américain ,devenir le premier grand compositeur de musiques de films, il pousse les mystères de cette Ville Morte dans des élans lyriques luxuriants où il ne boude aucun effet, s’autorisant même quelques percées de dissonances.

Philipp Himmelmann, un familier de l’Opéra National de Lorraine où il signa les mises en scène du Chevalier à la Rose de Richard Strauss(voir WT 629), de Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill ( voir WT 1065) du Nain de Zemlinsky ( voir WT 3789), mise ici sur l’abstraction mentale. Un même décor minimaliste de Raimund Bauer (un fauteuil noir, un lampadaire rouge) est multiplié en six espaces superposés. Les personnages y vivent dans l’isolement total. Les scènes à deux – avec Brigitta sa servante, l’ami Frank ou Marietta la tentatrice - se déroulent dans espaces séparés. Pas de lien. Par-dessus ces cubes meublés se profile en gris légers, quelques traits du visage de la disparue trop aimée et de ses cheveux en boucles transparentes subtilement filmés par Martin Eidenberg. Au deuxième acte les conflits explosent, les décors se transforment, la foule intervient le désir renaît. Au troisième, tout se remet en place. Marietta se moque, Paul l’étrangle avec la mèche de cheveux de Marie pieusement gardée…

Et se réveille…. Et si tout cela n’avait été qu’un cauchemar ? L’intérêt, l’originalité du parti pris de Himmelmann réside dans ce point d’interrogation. Il peut mener à de multiples interprétations. Et si Paul avait été le meurtrier de Marie ? Si l’obsession de sa mémoire venait de sa culpabilité ?

Rares sont les partitions qui réservent au ténor du rôle- titre une telle ampleur et autant de diversité virtuose. Daniel Kirch, en tête d’une nouvelle distribution orchestrée par Angers-Nantes-Opéra, tient tête et voix à la masse orchestrale et compose un Paul émouvant. L’époustouflante soprano finlandaise Helena Juntunen, unique interprète de la distribution initiale, reprend avec une sorte de voracité, le rôle d’une Marietta danseuse élastique à l’érotisme diabolique et aux aigus de lumière. Le baryton Allen Boxer, belle présence, timbre ferme, est toujours l’ami en réserve et Maria Riccarda Wesseling, mezzo à la palette chatoyante transforme le personnage discret de Brigitta en premier rôle. Vigueur et précision sont les atouts du chef autrichien Thomas Rösner qui dirige l’Orchestre National des Pays de Loire en maître expressionniste sablant la partition de Korngold d’un véritable arc en ciel de couleurs.


La Ville Morte/Die tote Stadt de Erich Wolfgang Korngold d’après Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Orchestre National des Pays de Loire, direction Thomas Rösner, chœur d’Angers-Nantes Opéra, direction Xavier Ribes, maîtrise de la Perverie, direction Gilles Gérard, mise en scène Philipp Himmelmann, décors Raimund Bauer, costumes Bettina Walter, vidéo Martin Eidenberg. Avec Daniel Kirch, Helena Juntunen, Allen Boxer , Maria Riccarda Wesseling , Elisa Cenni, Albane Carrère, Alexander Sprague, John Chest, Rémy Mathieu.

Nantes – Théâtre Graslin du 8 au 17 mars 2015. –
02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com

Nancy – Opéra National de Lorraine, du 21 au 30 avril -
03 83 85 33 11 - www.opera-national-lorraine.fr

Photos Jeff Rabillon

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