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Critiques / Opéra & Classique

LA LETTRE DES SABLES de Christian Lauba et Daniel Mesguich

par Caroline Alexander

L’impossible remontée dans le temps

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Sous les battues énergiques du jeune chef Jean-Michaël Lavoie, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine vient de lancer la création mondiale de La Lettre des Sables, une commande de l’Opéra National de Bordeaux faite à deux personnalités des mondes de la musique et du théâtre. L’une, Christian Lauba, est un compositeur bordelais. L’autre, Daniel Mesguich un homme de théâtre parisien. Tous deux sont nés la même année (1952) en Algérie et c’est peut-être cette double coïncidence qui les a rapprochés une première fois quand ils se sont rencontrés au Printemps des Arts de Monte Carlo. Ensemble ils ensuite ont répondu au projet de concevoir et composer un opéra.

Un exercice nouveau pour l’un comme pour l’autre. Lauba, auteur déjà d’un généreux répertoire de musiques symphoniques et même de musiques de films n‘avait jamais abordé le lyrique, Mesguich, comédien, metteur en scène, ancien directeur du conservatoire national de Paris, écrivain à ses heures, n’avait jamais abordé l’écriture d’un livret. Les deux néophytes sont partis d’une idée ouverte aux rêves : une quête amoureuse qui remonte dans le temps et l’espace à la manière de ce classique de science-fiction qu’est La Machine à explorer le temps de H.G. Wells. A l’arrivée leurs univers cependant se croisent mal.

Karl a perdu Lira l’amour de sa vie dans une tempête. Il part à sa recherche dans toutes les géographies possibles y compris celles du temps. Il remonte celui-ci jusqu’au moyen-âge où sévit une secte de moine paillards, fait des haltes dans un bordel, se perd dans un carnaval et atterrit enfin sur l’espace en réduction du Grand Théâtre de Bordeaux. Dans ce périple multiforme il erre en éternel chasseur d’ombre, chasseur de destin détourné. Son histoire est racontée par Mira, l’amie, la confidente, la suivante de l’aimée, Lira, la diva, la chanteuse d’opéra. Mira la raconte à un vieil homme venu sonner à sa porte… Et avec lui, double de Karl, traversera les siècles. Le thème est beau mais, l’histoire qui en est tirée se perd dans des rebondissements tortueux. Des lettres d’amour gravées sur un parchemin sorti de la bouche ouverte (chantante ?) d’une proue de navire en forme de femme en tracent le parcours. Les caractères de ces lettres s’envolent en alphabets divers, latin, hébreu, grec, japonais…. Elles sont rejointes par les portées musicales et leurs notes, et par des larmes formant un ballet d’objets dansant sous les cintres. Des nymphes les chantent en supplications : « Chante-nous, voyelle-nous ! ».

Depuis ses débuts Daniel Mesguich s’est toujours voulu un homme du livre, un homme du verbe au sens biblique. L’écriture de La Lettre des Sables rassemble ses obsessions philosophiques à coups de références littéraires, de Marivaux à Proust, en passant par Sade et Freud… Et, de peur qu’en musique, le message ne passe pas, il a rajouté des pages d’explications orales, déclamées comme au théâtre. C’est parfois beau à lire, moins à écouter.

Sur ce canevas complexe, Christian Lauba voulait comme il l’exprime dans le programme composer une musique « avec l’accent tonique et la diction française » en référence au Pelléas et Mélisande de Debussy et Maeterlinck. Mais il s’est éloigné du modèle. Ses sonorités sont de tempête et d’orage. Remontant lui aussi dans le temps, il colle les unes aux autres les pièces d’un puzzle musical où sont tantôt cités, tantôt pastichés Strauss (et son Chevalier à la Rose), Wagner, Guillaume de Machaut ( ?), Offenbach, Schönberg et des envolées de jazz. Les percussions dominent, les cordes jouent aux insectes bourdonnant, le saxophone et le piano offrent des jolies plages de répit.

Mais trop souvent les voix sont couvertes notamment celle de la soprano Bénédicte Tauran aux aigus pourtant agiles qui donne à Mira une présence à la fois ferme et fragile. Le baryton Christophe Gay apporte au Karl vieilli une diction impeccable et un timbre d’une belle intensité dramatique tandis qu’Avi Klemberg met la claire énergie de sa voix de ténor au service du Karl jeune. Le baryton Boris Grappe en laquais ironique, la soprano Daphné Touchais en diva évanescente, complètent sans faux pas la distribution des principaux rôles, tandis que les solistes du chœur de l’Opéra National de Bordeaux se partagent une nuée de personnages éphémères, des moines aux nymphes et aux courtisanes.

L’ensemble, dans les multiples décors sortis de l’imagination féconde de Csaba Antal, s’étire en quatre actes sur une durée de 2h40. C’est riche d’intentions et d’idées. Au final, trop cossu pour convaincre.

La Lettre des Sables, opéra en quatre actes, musique de Christian Lauba, livret et mise en scène de Daniel Mesguich, décors de Csaba Antal, costumes de Dominique Louis, lumières de Mathieu Courtaillier. Orchestre National Bordeaux Aquitaine direction Jean-Michaël Lavoie, chœur de l’Opéra National de Bordeaux, direction Alexander Martin. Avec Bénédicte Tauran, Christophe Gay, Avi Klemberg, Boris Grappe, Daphné Touchais .

Grand Théâtre de Bordeaux, du 25 au 30 avril 2014

05 56 00 85 95 – www.opera-bordeaux.com

Photos Fréderic Demesure

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