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Critiques / Théâtre

L’éveil du printemps de Franck Wedekind

par Corinne Denailles

Tourments mortels

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Ecrite à 26 ans, cette pièce fut censurée à sa création en 1891. Le dramaturge allemand Franck Wedekind y parle sans détour de sexe, de désir, de mort, mais aussi de la pudibonderie dévastatrice des adultes qui, au nom de la religion et de la bienséance, cultivent tabous et mensonges. Les tourments de l’adolescence sont vus sous un angle douloureux d’une violence inouïe. Wedekind a si bien décrit cette saison de la vie, que l’on associe généralement à la beauté du printemps qui fait fleurir le monde, qu’il a reçu toute l’admiration de Freud lui-même. Passer de chrysalide à papillon ne va pas sans souffrances, sans déchirements, parfois jusqu’aux excès les plus mortifères. Wedekind accuse la société de son temps, mais au-delà, il révèle que l’idée de l’insouciance de l’adolescence n’est que le fruit de la bonne conscience des adultes amnésiques. Ces adolescents, qui ont entre 13 et 17 ans, sont pris dans un combat de vie et de mort si rude qu’ils nous paraissent curieusement trop jeunes pour affronter des épreuves si terribles. L’éveil de la sexualité est vécu comme un bouleversement radical de l’être qui les jette dans un état d’agitation intense, comme hors d’eux-mêmes, sans que jamais ils ne puissent trouver de soutien auprès des adultes, terrifiés par leur propre nature humaine. S’ensuivront quelques catastrophes : un suicide, un avortement mortel, une condamnation à la maison de redressement.

Une sarabande onirique

Le Colombien Omar Porras a convoqué son théâtre masqué pour une danse de mort à la fois grotesque, cruelle et tendre. Aucun masque qui dissimule les visages mais des postiches très travaillés qui rappellent les déguisements des fêtes enfantines (perruques orange ou mauves, oreilles en chou-fleur rougeâtres, dents encombrantes) et des costumes chargés d’une fonction symbolique. On n’est pas dans un monde réaliste mais dans un espace indéterminé qui comme dans les rêves, mélange les lieux. Un mur à demi écroulé, celui de l’école ou de la maison, à moins que ce ne soit celui qui sépare le monde des enfants et des adultes ; le sol couvert de terre évoque le bac à sable, mais aussi la terre humide de la forêt où Wendla et Melchior seront vaincus par leurs pulsions, ou encore la terre du cimetière où Wendla, victime d’une faiseuse d’ange maladroite, ira rejoindre Moritz, qui s’est suicidé. Cette indécision du lieu est celle de l’espace mental de ces jeunes gens déboussolés, plus tout à fait des enfants mais pas encore des adultes. On dirait qu’une fois le gué franchi, on oublie tout, et les tourments et l’enfant que nous fûmes. C’est aussi à lui que Porras s’adresse avec cette sarabande onirique et cauchemardesque. Il voit dans le personnage de l’homme masqué qui vient sauver Melchior de la mort, l’art qui tend la main à l’humain, une réponse possible aux questions sans réponses, aux silences et aux tabous des adultes. L’admirable travail corporel des acteurs puise aux sources des arts de la marionnette et du cirque. Les acteurs jouent de leur corps comme de leur voix, soutenu par la musique d’Alessandro Ratoci qui imprègne le spectacle d’accents étranges et obsédants de ritournelle enfantine. Un spectacle troublant, crépusculaire, interprété par des acteurs de grand talent.

L’éveil du printemps de Franck Wedekind, adaptation et mise en scène Omar Porras, traduction et adaptation Marco Sabbattini musique Alessandro Ratoci, scénographe Amélie Kiritze-Topor, costumes Irène Schlatter, perruques / maquillage Véronique Nguyen, création son Emmanuel Nappey, création lumière Mathias Roche. Avec Sophie Botte, Olivia Dalric, Peggy Dias, Alexandre Ethève, Adrien Gyga, Paul Jeanson, Jeanne Pasquier, François Praud, Anna-Lena Strasse. Au théâtre 71 à Malakoff jusqu’au 29 janvier 2012 ; mercredi, vendredi, samedi à 20h30 ; mardi et jeudi à 19h30, dimanche 16h. durée : 1h45. tél.01 55 48 91 00.

Photo Marc Vanappelghem

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