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L’accordéon à l’opéra

par Christian Wasselin

Sous le titre « Dappertutto » emprunté à un personnage des Contes d’Hoffmann, un singulier enregistrement signé Jean-Marc Salzmann et Pierre Cussac nous donne une clef nouvelle pour entrer sans effraction dans les théâtres lyriques.

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IL Y A DEUX TYPES D’ARRANGEURS. Il y a les arrangeurs sordides, ceux qui, sous prétexte qu’un opéra serait trop long ou mal construit, font l’aumône de leur savoir aux compositeurs en mutilant leurs œuvres. Et il y a ceux qui continuent de pratiquer un art vieux comme la musique elle-même : la transcription, qui permet de faire voyager avec un bagage léger les partitions les plus imposantes.

L’accordéoniste Pierre Cussac fait partie de la seconde catégorie. Avec intuition et imagination, il a arrangé pour son accordéon un ensemble d’airs du répertoire lyrique qu’un chanteur peut ainsi interpréter en sa compagnie sans avoir besoin d’un orchestre ni même d’un piano ; l’opéra nomade, l’opéra voyageur, voilà qui est bien séduisant et qui rappelle, d’une certaine manière, les mille et une transcriptions que signa Liszt pour faire circuler les opéras de son temps, de Norma à Rigoletto, et susciter le désir de les connaître mieux.

L’accordéon fait ainsi office de « troisième poumon », selon le mot de Pierre Cussac, les deux premiers étant bien sûr ceux du chanteur. Ici, c’est le baryton Jean-Marc Salzmann qui a la parole, et il la prend avec éloquence pour défendre une quinzaine de pages choisies essentiellement dans le répertoire du XIXe et du début du XXe siècle, si l’on excepte la sérénade de Don Giovanni de Mozart. Il est toujours difficile d’installer un univers, de le faire vivre quelques minutes puis de passer à autre chose, d’autant qu’entre le toréador de Carmen, le « Bella siccome un angelo » de Don Pasquale ou l’air de Danilo de La Veuve joyeuse, les atmosphères sont on ne peut plus contrastées.

Quelle est la liberté de l’interprète ?

Mais Jean-Marc Salzmann, le timbre riche et soyeux, sait ce qu’exprimer veut dire et trouve à chaque fois, dans la précision de la diction et le soin apporté au phrasé, l’intelligence du personnage. Tout commence d’ailleurs par un cri : celui poussé par Alberich dans L’Or du Rhin (« Bin ich nun frei ? »), qui est l’une des pages les plus réussies du disque, l’une de celles, également, avec l’air d’Athanaël dans Thaïs qui se termine dans des couleurs d’orgue, où Pierre Cussac fait preuve de la plus captivante imagination. (« Bin ich nun frei » : est-ce que nos deux compères se posent la question de savoir s’ils sont libres de faire ce pari musical ?)

Une page contemplative comme L’Invitation au voyage de Duparc est peut-être moins convaincante, de même le long extrait de Don Carlos, qui manque de mouvement. On retrouve le meilleur de Jean-Marc Salzmann dans une page comme « Voici des roses » de La Damnation de Faust où le chanteur de théâtre qu’il est peut tout insinuer en abordant le mot « Écoute » avec les intentions les plus opposées.

Bien sûr, les arrangements à l’accordéon brouillent les époques ; bien sûr, les sonorités d’orgue de barbarie qui accompagnent Wolfram donnent à sa romance un air de rengaine inquiétante que n’avait pas prévu Wagner. Mais la complicité des deux artistes est telle, et leur talent si persuasif, qu’on ne boudera pas son plaisir de retrouver sous un éclairage inédit des pages dont on croyait tout savoir.

Dapertutto, « le projet Opéraccordéon » ; airs de Don Carlos, Don Giovanni, Thaïs, Tannhäuser, Phi-Phi, La Vie parisienne, etc. Jean-Marc Salzmann, baryton ; Pierre Cussac, accordéon et arrangements. 1 CD Maguelone MAG 358 411.

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