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Critiques / Théâtre

L’Interlope (Cabaret) conception Serge Bagdassarian

par Dominique Darzacq

Des plumes et des paillettes pas si futiles

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Les comédiens de la Maison de Molière nous ont habitués à ces pas de côté qui les font sauter de la scène de la salle Richelieu, temple du répertoire, à celle du Studio où ils explorent d’autres territoires, d’autres formes notamment celle du cabaret où ils allient l’art du jeu à celui du chant en braquant les projecteurs autour d’artistes musiciens poètes tels : Brassens, Vian, Barbara, Ferré. Avec celui de « L’Interlope », Serge Bagdassarian nous embarque avec brio dans une cocasse et bouleversante virée dans le monde homosexuel des années trente, du côté de ces boîtes de nuits où l’on venait se distraire aux revues des transformistes, ces cabarets antres de la transgression et « Îlots » de liberté dans une société intolérante à l’égard de ceux qu’on appelait à l’époque « des invertis ».

Le spectacle, cousu de textes incisifs et drôles de Serge Bagdassarian, nous emmène d’abord dans une des loges du cabaret, ces cornues où l’acteur, comme le transformiste, opère sa métamorphose, change de peau et de vie. Egalement l’endroit où l’on échange, cancane, soliloque, discute autour des difficultés à faire ressemeler ses escarpins. De l’un à l’autre, résonnent les tracasseries et tourments du quotidien, les difficiles rapports avec la police, voire avec la famille. C’est là, houspillés autant que maternés par Axel (Véronique Vella) la patronne de L’Interlope, que Tristan (Michel Favory), Camille (Serge Bagdassarian), Pierre (Benjamin Lavernhe), de corsets en faux cils, changent de statut, se font ce qu’ils veulent être, tel Camille qui se rêvait Garbo mais « n’était pas dans le bon corps ».

De l’intimité des loges les voici en pleine lumière, somptueux travestis, enserrés de fourreaux rutilants de strass et magnifiquement emperruqués et emplumés pour une revue tirée à quatre épingles et emmenée par Véronique Vella épatante en garçonne élégamment canaille, venant dans la salle pêcher un regard de femme pour interpréter Ouvre la chanson que chantait Suzy Solidor. Ses camarades comparses ne sont pas en reste et font merveille dans un répertoire tissé d’aveux et d’allusions. De Garçon manqué de Juliette, à Jésus la caille de Carco et Kosma, en passant par Le Long des berges grises , Je ne suis pas ce que l’on pense , Le condamné à mort de Genet, De Sonnet de Shakespeare, à Avoir un bon copain joliment détourné, il s’évade des années trente et de ses couplets aussi graveleux qu’homophobes et fait escale chez les poètes. Le tout accompagné à la contrebasse par Olivier Moret, au piano par Benoît Urbain qui signe également la musique et les arrangements.

Avec l’interlope (cabaret), Serge Bagdassarian, superbe en transformiste sur le retour et dont l’ironie distanciée nous empoigne le cœur, ne signe pas seulement un éblouissant spectacle de haute saveur poétique. En effet, sous le clinquant des plumes et des strass, derrière les sourires enjôleurs, les chavirantes œillades , les savants cabotinages dosés juste ce qu’il faut pour que le rire déjoue les larmes, c’est le rude chemin parcouru qu’il nous montre en même temps qu’il plaide avec finesse pour le droit à la différence et la liberté d’aimer qui bon nous semble. Un message d’ouverture et de tolérance qu’il n’est pas inutile d’entendre ces temps-ci.
Créé la saison dernière le spectacle est à nouveau à l’affiche du Studio de la Comédie Française. Courez-y vous ne le regretterez pas.

L’Interlope (cabaret), conception et mise en scène Serge Bagdassarian, musique originales et arrangements Benoît Urbain avec Véronique Vella, Michel Favory, Serge Bagdassarian, Benjamin Lavernhe. Et les musiciens en alternance Benoît Urbain et Thierry Boulanger (piano), Olivier Moret (contrebasse) durée 1h15

Studio de la Comédie-Française 18h30 du mercredi au dimanche jusqu’au 11 mars

Photos du spectacle ©Brigitte Enguerrand.

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