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L’Evénement d’Annie Ernaux

par Corinne Denailles

Dire l’indicible

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Les mots d’Annie Ernaux dans la bouche de Françoise Gillard, un moment de grâce et de gravité d’une grande densité. Une adéquation entre l’écriture de l’auteur, nette, percutante et directe, et pourtant incroyablement ciselée, et l’interprétation économe de gestes de la comédienne, au plus près du récit délivré d’une voix presque adolescente, blanche, douce qui puise dans les graves par instants. Assise à califourchon sur une simple chaise, vêtue d’un ample pull vert un peu déformé par-dessus une petite robe ordinaire, chaussée de ballerines , les cheveux longs lâchés dans le dos, une grosse frange qui lui barre le front, les mains sagement à plat sur les genoux, la comédienne s’engage posément dans un récit terrible qui raconte crûment et sans pathos l’expérience vécue dans les années 1960 d’un avortement clandestin, quand il fallait recourir aux aiguilles à tricoter ou aux faiseuses d’ange, une époque où, aux yeux des garçons, une fille qui avorte est « passée de la catégorie des filles dont on ne sait si elles acceptent de coucher à celle des filles qui, de façon indubitable, ont déjà couché ».

L’écrivain a véritablement accouché de ce texte, poussée par la nécessité de faire quelque chose de cet événement qui l’a transformée radicalement et qu’elle se remémore et dont elle se libère peut-être, en s’appuyant sur son agenda et son journal intime de l’époque. Le récit de cette expérience intime parle de toutes les femmes et de leur place dans la société plus de dix ans avant la loi Veil, la culpabilité, les vexations, le silence. Elle raconte son parcours du combattant minutieusement, froidement, sa recherche de médecin, sa peur de mourir, sa solitude, sa détresse et puis les faits, tous les faits (« Le temps a cessé d’être une suite insensible de jours, à remplir de cours et d’exposés, de stations dans les cafés et à la bibliothèque, menant aux examens et aux vacances d’été, à l’avenir. Il est devenu une chose informe qui avançait à l’intérieur de moi et qu’il fallait détruire à tous prix. [...] Il y avait les autres filles avec leur ventre vide, et moi »).
Un récit d’autant plus violent qu’il ne laisse pas de place à l’émotion, comme si cet événement tragique ne pouvait se dire qu’à l’abri d’une digue solide qui refoule l’assaut des vagues de désespoir. Quand le récit s’achève, la comédienne retourne simplement sa chaise pour faire face au public, les mains toujours à plat sur les genoux, il n’est plus besoin de se protéger de quoi que ce soit.
Annie Ernaux sait faire littérature du réel et Françoise Gillard, conseillée par Denis Podalydès dans le cadre du festival Singulis, sait faire théâtre de cette littérature si singulière et puissante.

L’Evénement d’Annie Ernaux, conception et interprétation Françoise Gillard ; collaboration artistique, Denis Podalydès ; lumières, Stéphanie Daniel ; costumes, Bernadette Villard. Au studio théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 30 avril à 21h. Durée : 1h.
www.comedie-francaise.fr

L’Evénement est publié aux éditions Gallimard.

©Vincent Pontet, collection Comédie-Française.

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