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Critiques / Opéra & Classique

L’Enlèvement au Sérail/Die Entführung aus dem Serail de W. A. Mozart

par Caroline Alexander

Mozart en apparence farceuse

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A peine croyable : l’un des chefs d’œuvre essentiels de Mozart n’avait plus été visible à l’Opéra National de Paris depuis presque trente ans. La dernière apparition de son Enlèvement au Sérail, en co-production avec la Scala de Milan et sous la signature raffinée du grand Giorgio Strehler date de 1985 ! Et elle ne connut qu’une seule reprise. C’est dire l’attente gourmande à l’annonce d’une nouvelle production cette fois confiée à une femme de théâtre et de cinéma, fine comédienne et metteur en scène notamment d’un Système Ribadier de Feydeau joliment troussé pour la Comédie Française : Zabou Breitman qui avec ce « Singspiel » (jeu chanté) de 1782 aborde pour la première fois l’espace lyrique.

Entrecoupé, il est vrai, de nombreux dialogues parlés avec même un personnage central écrit pour un acteur de théâtre. Trop prudente, intimidée peut-être, ou ne voulant pas céder aux provocations, elle s’est contentée d’illustrer, façon vaudeville, le côté farce de l’œuvre, noyant dans un joyeux orientalisme le message humaniste qui nourrit le cœur de l’ouvrage et l’âme de Mozart.

Sur l’ouverture trépidante une vidéo s’inscrit en cercle sur le rideau de scène, images animées de paysage exotique, avec palmiers, dromadaires et touristes en goguettes dans le désert se faisant harponner par une bande de voyous gesticulant en ombres chinoises. Signal d’un dépaysement ? Annonce d’un parti-pris qui rendrait la fable plus proche de nous ? Il n’en est rien. Dès le vrai lever de rideau le décor en carton- pâte ciselé de Jean-Marc Stehlé, décédé il y a un an, qui affectionnait les naïvetés poétiques fait rebrousser chemin et nous ramène à la tradition des turqueries d’antan. Tout comme les costumes et accessoires chargés de soieries et de signes loufoques, les danseuses du ventre, les courses et les gags d’une petite bande figurants.

Des turqueries dans l’air du temps

Quand Mozart à l’âge de 25 ans reçut la commande de l’empereur Joseph II d’un divertissement musical en langue allemande, les turqueries étaient encore dans l’air du temps – l’empire ottoman avait évacué Vienne depuis à peine un siècle -. Mozart prit comme canevas la pièce de théâtre d’un certain Bretzner dont il confia le livret à Gottlieb Stephanie le Jeune, tout en y participant activement lui-même. On connaît le légendaire commentaire du monarque qui au soir de la création au Burgtheatre , aurait déclaré « Trop de notes »… Il y en a beaucoup, c’est exact, et pas des moindres. Des signes avant-coureurs et déjà parfaitement maîtrisés de ses chefs d’œuvres à venir, la trilogie élaborée avec Da Ponte (Don Giovanni, Les Noces de Figaro, Cosi fan Tutte) et surtout ses deux œuvres ultimes, ses œuvres testaments que furent La Flûte Enchantée et La Clémence de Titus. Car au regard de la première, les exigences vocales de L’Enlèvement au Sérail, les grands airs de Constance aux contre-fa en montagnes russes, préfigurent les virtuosités en spirales de la Reine de la Nuit tandis que la morale de la comédie, son humanisme et sa tolérance, annoncent la clémence de l’empereur romain. « Réparer une injustice subie par des bienfaits est une joie bien plus grande que de rendre le mal pour le mal », conclut le Pacha Selim en renonçant à l’amour qu’il porte à Constance, sa prisonnière, et en lui rendant à la fois sa liberté et Belmonte l’homme qu’elle aime.

Un ensemble vocal honnête

Au Palais Garnier, dans la fantaisie d’un charivari de couleurs et de blagues, la direction d’acteurs façon commedia dell’arte fonctionne. Osmin, le vilain gardien du sérail, en est le principal bénéficiaire grâce à Lars Woldt, baryton basse aux graves couleur d’encre et aux mines rondes parfaitement ahuries. L’ensemble des voix est honnête sans jamais atteindre l’exceptionnel. Bernard Richter, ténor au timbre rayonnant qui fut un formidable Atys de Lully à l’Opéra Comique (voir WT 2811 du 17 mai 2011) a quelque peu brouillé son legato mais met une belle vaillance au service de Belmonte tandis que la jeune Erin Morley, soprano colorature qui manque encore un peu de volume assure avec grâce les vocalises virevoltantes de Constance, Anna Prohaska prend un plaisir visible à jouer les aguicheuses en Blonde féministe et coquine, avec aigus filant haut dans une voix encore pâlotte, Pedrillo par Schweinester compense un timbre qui peine passer la rampe par la vivacité de son jeu. Le formidable acteur autrichien Jürgen Maurer joue Selim le pacha avec un mélange de souriante dérision.

Philippe Jordan prend la partition à bras le corps insufflant un rythme dansant à l’orchestre. C’est clair, net mais manque de mystère. C’est Mozart dans ses apparences, pas dans ses songes. Comme le spectacle.

Une deuxième chef, une deuxième distribution assureront les représentations de janvier et février 2015 Voir ci-dessous*

L’Enlèvement au Sérail/Die Entführung aus dem Serail de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de J. G. Stephanie d’après la pièce de F.G. Bretzner. Orchestre de chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan (*puis Marius Stieghorst), chef de chœur José Luis Basso, mise en scène Zabou Breitman, décors Jean-Marc Stehlé, costumes Arielle Chanty, lumières André Diot ; Avec Jürgen Maure (* Erol Sander), Erin Morley (*Albina Shagimuratova), Anna Prohaska ‘*Sofia Fomina), Bernard Richter (*Frédéric Antoun), Paul Schweinester (*Michael Lorenz), Lars Woldt (*Maurizio Muraro)

Palais Garnier, les 16, 22, 24, 27, 29 octobre, 1er, 5 & 8 novembre 2014 à 19h30, le 19 octobre à 14h30
et *du 21 janvier au 15 février 2015

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Photos : Agathe Poupeney/Opéra National de Paris

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