L’Eden cinéma

Une petite musique intérieure

L'Eden cinéma

L’Eden cinéma est une adaptation du roman Barrage contre le Pacifique qu’on peut qualifier d’autofiction, un précipité du roman ; le texte condense l’histoire pour fixer les lignes de force du combat perdu d’avance contre l’administration coloniale qui dépouille les pauvres sans scrupules. Dans ce récit d’enfance en Indochine, le personnage principal n’est ni Marguerite Duras ni son frère mais la mère : ses luttes de Titan contre le Pacifique qui engloutit ses terres marécageuses incultivables où elle s’obstine à vouloir faire pousser du riz, ses combats incessants contre une administration froide et injuste, son opiniâtreté pour gagner le minimum vital jusqu’à vendre sa fille, sans états d’âme, à ce fameux monsieur Jo (Hiroshi Ota), riche et élégant héritier saïgonnais, figure connue de l’amant. Après avoir dépensé toutes ses économies à construire des barrages contre le Pacifique, la mère, comme l’appelle les enfants, gagne trois sous comme pianiste à l’Eden cinéma.
La mère, c’est la formidable Annie Mercier, nature terrienne, entière, qui exprime, de sa voix rauque et profonde, la force de cette mère courage. La lettre qu’elle envoie au cadastre montre qu’elle n’est pas si folle que le pense sa fille. C’est un réquisitoire magnifique contre l’autorité corrompue dans laquelle plantée comme un roc sur la scène, elle assène sa colère meurtrière sur les responsables qui se sont enrichis sur son dos. La fille, Suzanne, est interprétée par Caroline Proust, fragile et douce dans son élégante tenue discrètement asiatique, à la fois personnage et narratrice. Par contraste, Alain Fromager est un frère est peu voyou, insaisissable. La complicité entre Suzanne et son frère Joseph a la force d’un rempart contre le malheur.
Christine Letailleur met en scène le texte tel un long poème narratif qui se déploie dans la lenteur d’une abstraction scénographique où les personnages apparaissent dans un clair-obscur, comme surgis du cinéma intérieur de l’auteur qui remonte le fil de ses souvenirs. Des images de films muets en noir et blanc, d’enfants affamés, la musique mélancolique de Carlos d’Alessio, le ressac de la mer menaçante, dans cette évocation, parfois un peu languissante, pas un soupçon de jours heureux ni d’insouciance enfantine, rien que la dureté vécue, la violence subie. Le ton est celui du récit brut.

L’Eden cinéma de Marguerite Duras. Mise en scène Christine Letailleur. Scénographie Emmanuel Clolus et Christine Letailleur. Lumière, Grégoire Delafond et Philippe Berthomé. Son, Emmanuel Léonard. Vidéo, Stéphane Pougnand. Costumes, Elisabeth Kinderstuth. Avec Alain Fromager, Annie Mercier, Hiroshi Ota, Caroline Proust.
A Paris, au Théâtre de la ville- Les Abbesses, jusqu’au 23 avril 2022. Durée : 2heures.
www.theatredelaville-paris.com

© Jean-Louis Fernandez

Tournée
10 au 14 mai à Aix-en-Provence, au théâtre du jeu de paume
20 mai à Toulon, au Châteauvallon-Liberté

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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