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Critiques / Théâtre

L’Avare de Molière

par Gilles Costaz

Un Harpagon du XXIe siècle

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L’actualité nous propose deux visions de L’Avare de Molière, toutes deux excellentes, mais aux antipodes l’une de l’autre. Celle de Jean-Philippe Daguerre au Ranelagh conserve et cultive le cadre classique (voir notre critique le 27 octobre). Celle de Frédérique Lazarini projette la pièce dans le monde d’aujourd’hui. L’exercice peut être discutable, mais il est mené ici avec bonheur. Ce n’est pas la première fois que la comédie d’Harpagon change d’époque – on peut se souvenir d’un Avare par Jérôme Savary et Jacques Sereys qui se passait parmi les bidons d’essence, les réserves de sucre et les nains de jardin. Mais, cette fois, la bonne idée est d’avoir situé l’action dans un décor unique, qui est le jardin d’une propriété. Tout se passe parmi les arbres, autour d’une table, devant et derrière des palissades (où les têtes des uns et des autres peuvent surgir en embuscade)… Un tel lieu laisse libre cours à la double vie d’une maison, la vie officielle de la famille et la vie clandestine de chacun.
On a eu beaucoup tendance, ces dernières années, à noircir L’Avare, à en faire un drame quasi irrespirable ! Frédérique Lazarini, au contraire, ne cherche pas à signifier à l’encre rouge et retrouve la légèreté d’une comédie bourgeoise, la gaieté des situations en déséquilibre, le conflit d’un homme fort piégé par les petites gens. Harpagon est, certes, ridicule et odieux, mais tous les gens qui l’entourent sont eux aussi des personnages comiques dont la débrouillardise face à la sévérité du maître de maison est plaisante et pas toujours morale. Le complot qu’organisent les enfants et leurs alliés se trame avec le sourire. Et Harpagon est plus malheureux qu’il ne rend malheureux autrui. Dans ce rôle, Emmanuel Dechartre joue toutes les petitesses du personnage, sans l’accabler ; il lui donne les excuses de sa classe sociale. Cet avaricieux ne partage pas mais il n’écrase pas. Il se noie seulement dans son égoïsme. L’interprétation de Dechartre, très réussie, n’est plus terrorisante, elle a une humanité et des colères tempérées qui laissent entendre qu’Harpagon pourrait être plus aimable dans d’éventuels épisodes à venir. Didier Lesour et Michel Baladi ont beaucoup de présence, de duplicité maligne dans les rôles de La Flèche et de maître Jacques. Cédric Colas et Guillaume Bienvenu sont les éléments moteurs de lutte anti-Harpagon. Frédérique Lazarini est une très bonne Frosine : une maquerelle des beaux quartiers qui aurait plus été formée dans la froideur des multinationales que dans le débraillé des bouges. Katia Miran, Charlotte Durand-Raucher, Jean-Jacques Cordival et Denis Laustriat ne sont jamais dans l’exagération farcesque mais dans un juste naturel contemporain.
Cet Avare XXIe siècle ne vise pas la provocation dans son changement d’époque. Frédérique Lazarini a voulu, semble-t-il, éviter les dangers d’une théâtralité trop ancienne. Elle a atteint son objectif et l’on se surprend à rire comme si l’on découvrait de merveilleuses facéties tout juste sorties de l’écritoire d’un jeune auteur.

L’Avare de Molière, mise en scène de Frédérique Lazarini, dramaturgie d’Henri Lazarini, scénographie de Philippe Le Roy, lumières de Cyril Hames, musique de John Miller, avec Emmanuel DECHARTRE, Michel BALADI, 
Guillaume BIENVENU, Cédric COLAS, Jean-Jacques CORDIVAL, Charlotte DURAND-RAUCHER, Denis LAUSTRIAT, 
Frédérique LAZARINI Didier LESOUR, 
Katia MIRAN.

Théâtre 14, tél. :01 45 45 49 77, jusqu’au 31 décembre. (Durée : 1 h 50).

Photo Laurencine Lot.

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1 Message

  • L’Avare de Molière (mise en scène de Frédérique Lazarini) 7 décembre 18:57, par Marie-Madeleine Mervant-Roux

    Je suis pleinement d’accord avec l’avis de Gilles Costaz. J’ai vu cet Avare le samedi 18 novembre à 16h (dans le théâtre de mon quartier, rempli à ras bord), avec deux enfants âgés de 10 et 7 ans (il y en avait un certain nombre dans le public), qui ont pris beaucoup de plaisir au spectacle. Quant à moi, qui connais bien la pièce, j’avais constamment le sentiment de la redécouvrir, je sentais à vif son génie - c’est le mot qui me venait spontanément à l’esprit - tant elle est à la fois complexe et simple. La mise en scène, les acteurs, tout était simple et souvent drôle et pourtant plein d’échos d’autres choses, profondes. J’ai compris pourquoi Vilar avait ouvert le TNP avec cette pièce.

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