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Critiques / Théâtre

L’Amante anglaise de Marguerite Duras

par Corinne Denailles

La folie ordinaire en question

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L’amante anglaise, c’est la menthe anglaise, mal orthographiée par Claire Lannes, étrange personnage inspiré d’un fait divers datant de 1949 qui impressionna Marguerite Duras. Dans la pièce de Duras, une femme tue la cousine sourde et muette de son mari qui vivait sous leur toit et assurait l’entretien de la maison et la cuisine. Pour se débarrasser du corps, la meurtrière le découpe en morceaux qu’elle jette un par un du haut d’un viaduc dans des trains de marchandises. Arrêtée, elle reconnaît son crime mais ne peut l’expliquer et ne révélera jamais où elle a caché la tête.
L’Amante anglaise met en scène les interrogatoires de Pierre et Claire Lannes par un homme dont on ignore le statut (la voix de l’auteur, ou du spectateur, qui cherche à comprendre cet acte que le personnage ne comprend pas lui-même ?). La pièce a été créée en 1960 sous le nom Viaducs de la Seine-et-Oise, par Claude Régy puis dans une deuxième version romanesque adaptée par l’auteur pour le théâtre en 1968 avec Madeleine Renaud en petite dame de banlieue, et Michael Lonsdale dans le rôle de l’interrogateur. Cette mise en scène connaîtra trois reprises jusqu’en 1981. En 1999, Claire Lannes sera interprétée par Suzanne Flon, façon vieille dame indigne ; Ludmilla Mikael, en 1999, revisite le rôle en jouant sur l’ambiguïté du personnage, distante et sensuelle.
Dans la mise en scène de Thierry Harcourt, Judith Magre réinterroge ce personnage mystérieux qui échappe à tout jugement. La comédienne, assise très droite sur une chaise, le regard perçant et en même temps ailleurs, un peu fixe, la voix qui s’éraille, saute de registre, joue aussi sur l’ambiguïté du personnage mais d’une manière très différente. Elle semble par moments promener son interrogateur comme le spectateur, être maître du jeu, ironique, maligne ou irritée, et puis soudain elle perd pied, inquiète et fragile. L’hypothèse de la folie est renforcée par le témoignage de Pierre, interprété par Jacques Franz avec beaucoup de sensibilité, qui décrit un comportement étrange, confirmé par les propos de Claire elle-même. Judith Magre tient l’équilibre entre les deux et entretient le mystère du personnage qui s’est dénoncée elle-même dans le café où l’on parlait du fait divers. Son interrogateur (Jean-Claude Leguay), très bienveillant, qui semble seulement vouloir comprendre, évoque l’hypothèse de son enfermement en asile psychiatrique. Dans un jeu subtil, Judith Magre crée une dialectique entre les deux versants de sa personnalité qui incite à s’interroger sur les frontières de la folie. Thierry Harcourt, Jacques Franz, Jean-Claude Leguay et Judith Magre offrent une nouvelle variation de belle qualité de cette pièce magnifique pour laquelle Duras ne voulait pas de véritable incarnation.

L’Amante anglaise de Marguerite Duras ; mise en scène Thierry Harcourt ; avec Judith Magre, Jacques Franz, Jean-Claude Leguay ; costumes, Victoria Vignaux ; lumières, Jacques Rouveyrollis. Au Lucernaire jusqu’au 12 novembre 2017 à 19h. Durée : 1h20. Résa : 01 45 44 57 34.
www.lucernaire.fr

photoLot

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