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Critiques / Opéra & Classique

L’AFFAIRE TAILLEFERRE de Germaine Tailleferre et Denise Centore

par Caroline Alexander

Quand des exercices de style « à la manière de » mènent à un tribunal pour rire

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L’Opéra-Théâtre de Limoges aime les raretés. Un an après Fortunio de Messager qui célébrait le cinquantenaire de la maison (voir WT 3915 du 18 novembre), voici la version scénique de quatre « opéras bouffes miniatures » de Germaine Tailleferre, résultat d’une commande que le poète Jean Tardieu lui avait faite pour l’ORTF en 1955. L’intérêt de l’institution limousine pour l’unique femme du Groupe des Six (sa muse ?) n’est pas nouveau, elle lui avait déjà consacré un hommage il y a cinq ans. La récente mise à l’épreuve par l’Education Nationale de ses quatre pastiches radiophoniques aux futurs bacs de 2016, 17 et 18 a ranimé son empathie pour la compositrice que Jean Cocteau qualifiait de « Marie Laurencin pour l’oreille ». Ses quatre mini-opéras ont été remis en selle et en scène dans une nouvelle production virtuose signée Christophe Rousset, Marie-Eve Signeyrole et Fabien Teigné .

Prolifique, discrète, Germaine Tailleferre (1892-1983), proche d’Arthur Honegger, de Francis Poulenc et d’Erik Satie qui l’admirait beaucoup, composa une quantité impressionnante de concertos pour piano, pour violon, pour saxophones, pour voix solistes, des quatuors, des ballets, des opérettes. L’importance de son apport à la vie musicale du XXème siècle est longtemps passée en second plan. On la redécouvre depuis peu. Avec le sourire. Car elle avait entre autres talents celui de la légèreté et de l’humour.

Les petits opéras bouffes d’une vingtaine de minutes chacun composés pour une émission de radio constituaient un cycle censé passer en quatre étapes du « style galant au style méchant », c’est-à-dire du classique à l’opérette en passant par les « tubes » du romantisme et du réalisme. Rameau se retrouve dans La fille d’opéra , Auber (ou Boieldieu ?) dans le Bel Ambitieux, Charpentier le réaliste dans La pauvre Eugénie, Offenbach enfin pétille dans M. Petitpois achète un château. Les livrets furent confiés à la jeune nièce de Germaine Tailleferre, Denise Centore, historienne, productrice de radio, librettiste de sa tante et aussi de Jean Wiener. Ses dialogues flirtent avec le surréalisme et l’absurde, convoquent des armées de personnages farfelus, dérapent joyeusement en intrigues secondaires.

Denise parodie allègrement tandis que Germaine opte plutôt pour une forme plus fidèle aux modèles « à la manière de … ». On reconnaît aussitôt les accents de Rameau dans La fille d’opéra qui conte les amours contrariées de mademoiselle Pouponne et du chevalier Mistouflet, ils sont plus difficiles à identifier dans le pseudo-romantique Bel ambitieux où un certain Alphonse de Palprébral ne recule devant rien pour grimper les échelons d’une société avide d’argent et de renommée. Gustave Charpentier en revanche est bien lisible dans les malheurs de La pauvre Eugénie (alias Louise et son grand air ?) et Offenbach crépite endiablé dans l’équipée de Monsieur Petitpois acquéreur d’un palais chic et bon genre qui n’est pas tout à fait ce qu’il croyait.

Comment relier ces quatre farces et attrapes musicales ? Marie-Eve Signeyrole qui vient de signer à Nancy un sombre et remuant Owen Wingrave de Benjamin Britten (voir WT 4306 du 8 octobre) leur a trouvé des mines de faits divers et les a réunis en une parodie de procès qui seraient retransmis et commentés à la radio par un chroniqueur judiciaire des années cinquante, fringant et bavard (textes du metteur en scène) sur fond de pubs de l’époque : « Dop, Dop, Dop , tout le monde adopte Dop ».

Elle lui invente en prime un juge sur balançoire aérienne qui rend ses verdicts à la façon d’un clown de cirque. Comme pour Nancy elle a pour compagnon de route théâtrale le scénographe Fabien Teigné qui adore faire tourner ses décors, les dissocier, les remuer (un peu trop ). Leur trépidant remue-ménage tourne parfois au remue-méninges où l’on se sait plus très bien, dans la déferlante d’acteurs, chanteurs, danseurs poussés à hue et à dia, qui est qui et fait quoi. Marie-Eve brasse cent idées à la seconde, toujours drôles et bien à propos, mais qui, par leur nombre et leur cadence, se télescopent parfois en fouillis. Défaut de jeunesse… Avec le temps, viendra celui des choix. En attendant la drôlerie reste au rendez-vous.

Musicalement, la partie est gagnée. A la tête de l’Orchestre de Limoges et du Limousin, un chef inattendu, Christophe Rousset, as du répertoire ancien et baroque, claveciniste précieux, fondateur et chef des Talens Lyriques, cet ensemble aujourd’hui universellement reconnu. Avec finesse, subtilité et fidélité, il fait siens les exercices de style de Germaine Tailleferre et comme elle, ne cherche jamais la parodie de ses modèles. Au plus près, au plus juste.

Belle distribution vocale : la soprano Magali Arnault-Stanczak joue les Fregoli des vocalises passant de Pouponne façon Rameau à Héloïse emportée par Offenbach, avec des aigus en vrille et un charme en métamorphoses-éclairs, Kimy McLaren, soprano elle aussi, met du sel dans sa comtesse romantique et de l’émoi dans sa pauvre lingère réaliste. La mezzo Antoinette Dennefeld complète le trio des femmes avec un timbre en rondeurs maternelles. Les trois ténors, Jean-Michel Richer, Aaron Ferguson, Henri Pauliat, dans des rôles moins envahissants sont tous très justes en gaieté et clarté, un baryton, Dominique Coté, une basse Luc-Bertin-Hugault se chargent des inspecteurs, barons, patrons en vaudevillistes lyriques.
Le comédien Matthias Foin-Dannreuther met en dérision béate le chroniqueur judiciaire tandis que Maloue Fourdrinier met des moustaches au juge avant de s’envoler en perruque blanche dans les cintres.

Deux représentations pour ce petit régal d’humour qui a conquis le public limousin et les nombreux enfants et adolescents en découverte musicale… c’est bien peu. On ne peut que lui souhaiter de continuer sur sa lancée, sur place et ailleurs.

L’Affaire Tailleferre, d’après« Du style galant au style méchant », quatre petits opéras de Germaine Tailleferre, livret de Denise Centore, orchestre de Limoges et du Limousin, direction Christophe Rousset, mise en scène, costumes et textes additionnels Marie-Eve Signeyrole, scénographie Fabien Teigné, chorégraphie Julie Compans, lumières Philippe Berthomé . Avec Magali Arnault-Stanczak, Kimy McLaren, Antoinette Dennefeld, Jean-Michel Richer, Aaron Ferguson, Henri Pauliat, Dominique Coté, Luc-Bertin Hugault, Matthias Foin-Dannreuther, Maloue Fourdrinier.

Opéra-Théâtre de Limoges, les 11 et 13 novembre 2014.

05 55 45 95 95 - www.operalimoges.fr

Photos Thierry Laporte

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