Kliniken de Lars Noren

Un corps social malade

Kliniken de Lars Noren

Après avoir longtemps écrit sur les conflits familiaux dans la grande tradition de Strindberg, le dramaturge suédois Lars Noren s’est tourné vers un théâtre social et politique. Avant Kliniken, il avait écrit Catégorie 3 :1, expression par laquelle la ville de Stockholm désigne les exclus de la société de toutes sortes. Kliniken, écrite à partir d’échanges dans un hôpital psychiatrique, appartient au cycle dit des « pièces mortes » et s’inscrit dans la continuité de Catégorie 3 :1. On se souvient des mises en scène percutantes qu’en avait proposé Jean-Louis Martinelli, alors directeur du théâtre de Nanterre-Amandiers dans les années 2000.

La scène se passe dans la grande salle commune d’un hôpital psychiatrique où se côtoient les malades et où passent les soignants. Ça rentre, ça sort, les uns et les autres circulent, traversent l’espace. On comprend vite que la folie est aussi une forme d’exclusion et que l’enfermement est une violence infligée par une société en crise, malade de son obsession de la norme. Ces êtres malades sont les membres du grand corps social, atteints de pathologies somme toute banales mais définitivement invalidantes puisque, comme on sectionne la branche malade d’un arbre, on les a coupés du monde. Noren ne dénonce pas frontalement mais, par le détour de l’attention portée à chacun, il crée un mouvement d’empathie, éclaire les souffrances, reste centré sur l’intime et dévoile des ambiguïtés gênantes dont on se débarrasse à bon compte en refusant de voir combien la parole du soi-disant fou est plus lucide et libre que celle des « bien-portants ». L’un d’eux se demande qui décide de la normalité ou de l’anormalité des gens. La santé mentale est aussi affaire de norme sociale.

D’abord réduits à leurs symptômes (anorexie, tendance suicidaire, séropositivité, schizophrénie, zoophilie) mais jamais caricaturaux, les personnages révèlent peu à peu toute leur humanité et leur détresse sous le regard des autres, en relation ou en conflits avec eux. On est frappé par la connaissance qu’ils ont les uns des autres et l’attention qu’ils se portent, chacun en lien avec les autres et pourtant enclos dans sa solitude. Markus (Maxime Thebault), atteint de schizophrénie, est enfermé en lui-même et en même temps il réagit comme une plaque sensible à son environnement. Erika (Manon Kneusé), drôle à son insu et touchante, est un tourbillon hystérique qui lutte contre l’angoisse par un bavardage incessant et décousu. Martin (David Gouhier), publicitaire dans la vraie vie, meurt doucement du sida tandis que Roger (Etienne Toqué), perpétuellement hors de lui, au sens propre du terme, vomit sa mère et lance des bordées d’injures à toutes les femmes mais aussi au pauvre Syrien Mohammed (Mithkal Alzghair), réfugié qui ne se remet pas des horreurs vécues. La pâle Sofia (Alexandra Gentil) fragile et suicidaire ne se supporte plus et finira par s’effacer définitivement. Le bredouillant Anders (Yohan Lopez) abruti de médicaments, ne parvient plus depuis longtemps à rassembler les morceaux disloqués de son être.
Hors champs, des images vidéos projetées sur les hauts murs de l’hôpital laissent filtrer l’intimité des malades. Ces visions fugitives intermittentes accentuent la position inconfortable de voyeur du spectateur, et en même temps contribuent à nous rendre ces hommes et ces femmes plus proches et à mesurer combien il est facile de tomber de l’autre côté du miroir.

Les comédiens sont tous à la hauteur de la complexité de leur personnage dans une approche sensible et nuancée, mais si la sage et rigoureuse mise en scène de Julie Duclos ne manque pas de qualités, elle anesthésie quelque peu la violence sociale qui court de manière souterraine entre les lignes et ainsi nous tient à distance, édulcorant la dimension critique de la pièce. Il est louable d’inciter à la compassion, mais on aurait préféré, de surcroît, qu’elle suscite l’indignation. Et puis, était-il vraiment nécessaire d’actualiser un contexte qui n’a guère d’incidence sur le propos ? Un Syrien remplace le Serbe de la guerre des Balkans, contemporaine de l’écriture de la pièce, on entend les échos de la guerre en Ukraine à la télévision. Quelle que soit la guerre, c’est toujours la même folie des hommes.

Kliniken de Lars Noren. Traduction de Camilla Bouchet, Jean-Louis Martinelli et Arnaud Roig-Mora. Mise en scène, Julie Duclos assistée d’Antoine Hirel. Scénographie, Matthieu Sampeur. Lumière, Dominique Bruguière. Vidéo, Quentin Vigier. Son, Samuel Chabert. Costumes, Lucie Ben Bâta Durand. Avec Mithkal Alzghair, Alexandra Gentil, David Gouhier, Émilie Incerti Formentini, Manon Kneusé, Yohan Lopez, Stéphanie Marc, Cyril Metzger, Leïla Muse, Alix Riemer, Maxime Thébault, Émilien Tessier et Étienne Toqué.
A Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 26 mai 2022. Durée : 2h20.
Résa : www.theatre-odeon.eu
© Simon Gosselin

Texte publié aux éditions de l’Arche sous le titre Crises dans la traduction de Camilla Bouchet, Jean-Louis Martinelli et Arnaud Roig-Mora.

Tournée 2023
Du 12 au 16 avril 2023 Aux Gémeaux à Sceaux
Du 11 au 13 mai 2023 au théâtre Comédie, centre dramatique de Reims.

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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