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Critiques / Opéra & Classique

Kein Licht de Philippe Manoury

par Caroline Alexander

Quand les cataclysmes post nucléaires sont transformés en spectacle

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Quelles conséquences une catastrophe nucléaire a-t-elle sur la nature, sur le mental, sur l’imaginaire ? Kein Licht – « nulle lumière » - tente d’apporter quelques réponses en sons et en images. Commande d’Olivier Mantei, directeur de l’Opéra Comique, ce cinquième opus lyrique du compositeur Philippe Manoury a été créé par ses coproducteurs au festival de la Ruhrtriennale à Duisbourg en Allemagne, a ensuite participé au festival Musica de Strasbourg avant de se poser sur la scène de sa parisienne maison mère.

Ce n’est pas un opéra, son auteur le définit comme un « Thinkspiel » (un jeu pensé), détournement du mot Singspiel qui définit le genre opéra comique (incluant des dialogues parlés) en langue allemande.

A la base du sujet, se situe la catastrophe nucléaire de Fukushima qui inspira à l’autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, un ensemble de textes, monologues où caracolent et rebondissent les effrois, les dégoûts, les rejets que le sordide événement lui inspira. Comment exprimer « le pire du pire » ? Ses seules armes sont les mots, Manoury les enveloppe de sons, les catapulte en langage électronique, les fait planer en méditations enfiévrées, exploser en déchirures bourdonnantes. En trois dates clés : celle du séisme 2011, 2012 celle de l’étendue de ses dégâts, 2017 celle du regard qu’on lui porte aujourd’hui.

L’orchestre (l’ensemble luxembourgeois United Instruments of Lucilin) est placé sur la scène, la fosse recouverte agrandit l’espace théâtral, des écrans vidéos en ceinturent la surface. Un narrateur, une narratrice (les excellents comédiens allemands Caroline Peters et Niels Bormann) jouent avec humour et énergie les Fregoli des situations qui s’enchaînent sur le plateau et les écrans. Un quatuor vocal (Sarah Maria Sun, soprano, Olivia Vermeulen, mezzo, Christina Daletska, contralto et le baryton Lionel Peintre) incarne, en jouant, en chantant les divers personnages qui hantent un monde en déperdition sans pour autant en raconter l’histoire. Il n’y a pas d’histoire. Il est trop tard pour en fabriquer une. Ils sont là, tous les quatre en robes à paillettes pour émerger de la catastrophe, surnager dans un présent sans avenir, ranimer peut-être quelques souvenirs. Une marionnette ricanante vante au final les bienfaits d’un monde atomisé…
En guise d’intervalle le compositeur en personne se place au pied de la scène pour expliquer le cheminement de cette musique engendrée « à propos d’une catastrophe.
L’ensemble s’étend sur deux heures et quinze minutes. C’est beaucoup pour un flottement dans l’abstraction, sans véritable cheminement dramatique. Seul le ressenti sert de boussole. On décroche parfois. On baigne dans un rêve, un mauvais rêve. D’étranges visions se superposent dans des lumières fluo, des eaux fluo. Les effets scéniques se succèdent dans des orgies sonores et visuelles. On se laisse naviguer sur ces technologies qui désormais sont censées ordonnancer nos vies.
Pourtant, grâce à l’orchestre dirigé en rigueur et poésie par Julien Leroy, grâce aux interprètes, comédiens et chanteurs, cet objet musical pas vraiment identifiable prend naissance. Chuchotis, effluves, bruissements divers s’échappent des ordinateurs de l’IRCAM et se répandent comme une ondée de fine pluie, un soir d’été. L’orchestration est tirée au cordeau, l’écriture vocale fouillée, très précise sous ses faux dehors d’improvisation.

Nicolas Stemann, le metteur en scène a en quelque sorte déconstruit « l’absence de lumière », le Kein Licht de Manoury et Jelinek en une suite de gags et d’effets sophistiqués, parfois même carrément clownesques. La spatialisation de la musique trouve un écho visuel dans la scénographie de Katrin Nottrodt, les lumières de Rainer Casper et les vidéos dansantes de Claudia Lehman. Les quatre chanteurs avec en tête l’irrésistible contralto Christina Daletska se métamorphosent sans crier gare en extra-terrestres. Sarah Maria Sun a des aigus poignants, Olivia Vermeulen des graves satinés et l’unique voix masculine du quatuor, celle joliment cuivrée du baryton Lionel Peintre se double d’un tempérament de comédien-clown.

Mention spéciale pour un acteur-chanteur inattendu : Cheeky, l’adorable petit chien dressé dont les aboiements, jappements et soupirs sont adroitement – et toujours justement – haussés et incorporés à la musique. Oreilles dressées, queue frétillante, la star du spectacle est à quatre pattes !

Kein Licht de Philippe Manoury, textes d’Elfriede Jelinek. Orchestre du United instruments of Lucilin, direction Julien Leroy, quatuor vocal du chœur du Théâtre National de Zagreb, mise en scène Nicolas Stemann, scénographie Katrin Nottrodt, costumes Marysol del Castillo, vidéo Claudia Lehman. Avec les comédiens Caroline Peters et Niels Bormann, les chanteurs Sarah Maria Sun, Olivia Vermeulen, Christina Daletska, Lionel Peintre. Et le chien Cheeky !

Opéra Comique, les 18, 19, 21 octobre à 20h, le 22 octobre à 15h
0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Photos Vincent Pontet

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