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Critiques / Opéra & Classique

Kathrin vs Zone Libre d’après Die Kathrin de Erich Wolfgang Korngold

par Caroline Alexander

Belle émotion pour l’unique création d’un festival estropié

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Mercredi 8 juillet 2014 à Marseille : la nuit vient tout juste d’ombrer la cour intérieure de l’hôtel de la Préfecture des Bouches du Rhône transformée en salle de spectacle pour accueillir la création en France de Die Kathrin, opéra oublié d’Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) l’un des compositeurs que le national-socialisme allemand avait qualifié de « dégénéré ».

Une création attendue qui aurait dû voir le jour il y a un an dans le cadre du Festival Musiques Interdites qui, depuis neuf étés, s’est donné pour mission de ressusciter les œuvres condamnées par les diktats des fascismes. Le projet fut reporté d’un an pour cause de difficultés financières et devait pour la version 2014 en couronner le déroulement. La mouvance des intermittents en a balayé l’intention, trois des quatre événements prévus à La Friche Belle de Mai ont été annulés (voir WT 4186 et 4188 des 27 juin et 1er juillet 2014).

Ce 8 juillet donc, un peu orpheline, Die Kathrin, devenue Kathrin versus Zone Libre dans l’adaptation qu’en a tirée Michel Pastore, le directeur du festival, a enfin pu se faire entendre et même voir dans une mise en espace agrémentée de projections et de surtitres. Il fait tout doux à la nuit tombée, un mistral léger fait voleter les cheveux. En uniformes marine et boutons dorés les musiciens de l’Orchestre de la Garde Républicaine ont pris place sur l’estrade qui domine l’espace de la cour. Les chanteurs attendent à cour et à jardin le moment de leur intervention. Une heure et quarante-cinq minutes de charme romantique va enfin déferler sous le ciel étoilé de Marseille.

Die Kathrin, composé par Korngold entre 1932 (première esquisse) et 1938 où sa création à Vienne fut interdite par l’occupant allemand, a été sa dernière intrusion dans le domaine de l’opéra où, dès 1920, La Ville Morte/Die Tote Stadt avait connu un immense succès. Une première approche en 1934 avec le monde du cinéma allait déterminer la suite d’une carrière qui fit de lui le premier compositeur de musique dite classique à donner ses lettres de noblesse à la musique de films. Après l’interdiction de Die Kathrin, Korngold s’exila pour de bon à Los Angeles.

Dégénéré ! Entartet ! Les nazis avaient collé cette étiquette à toutes les formes d’art dont les auteurs étaient juifs, ou influencés par les courants modernistes nés du jazz ou du sérialisme de Schönberg. Leur purgatoire dura longtemps. Après la guerre, dans le domaine musical, cette mise en quarantaine se poursuivit par la mode omniprésente des musiques atonales prêchées par l’Ecole de Darmstadt. Zemlinsky, Haas, Weill, Ullman, Schreker, Meyerowitz, Korngold et tant d’autres ne furent redécouverts qu’à l’aube des années 70. Grâce notamment à la remarquable collection éditée par la firme Decca.

Du romantisme au jazz

Die Kathrin de Korngold resta pourtant dans l’ombre, alors que sa Ville Morte repartait à la conquête des maisons d’opéra, à Paris, à Nancy (voir WT 2038 & 2334 des 19 octobre 2009 et 21 mai 2010). Cette Kathrin au livret touffu signé Ernst Decsey, écrivain et critique, ami du compositeur, constitue, il est vrai, une œuvre complexe même si sa structure musicale résonne aujourd’hui comme un magnifique témoignage des courants qui enjambèrent la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, du romantisme au jazz. Et ses aventures en font un symbole où le passé – la guerre de 14/18 – et le futur – celle de 40/45 – se rejoignent. Kathrin, l’allemande au grand cœur s’éprend du soldat François, français et troubadour des temps modernes, qui tombe éperdument amoureux d’elle. Leur passion les enflamme alors qu’explose la guerre entre leurs deux pays. Kathrin est enceinte, elle passera, clandestine, de l’autre côté de la frontière pour retrouver le père de son enfant, l’homme de sa vie. François déserte. Au hasard de pérégrinations et de rencontres, ils se retrouvent tous deux à Marseille, dans un cabaret louche où François est engagé comme chanteur par la prostituée Chouchou et où la beauté de Kathrin est censée attirer la clientèle de Malignac, patron de la gargote. Les retrouvailles sur fond de crime seront opaques. Les amants à nouveaux séparés, se retrouveront dix ans plus tard pour un happy end avec leur fils !

Korngold habilla le tortueux dédale de leurs aventures par 2h50 de musique. Michel Pastore en a raccourci la trame et la partition d’une grosse heure. Il en a découpé les séquences dont les titres – « exil », « frontières »…. » - s’affichent derrière l’orchestre sur la façade intérieure de la cour. Des symboles éclairent, parfois brouillent le jeu de piste, ici François arbore une étoile jaune, là un brassard noir est remonté sur le bras droit des supposés fascistes… Un récitant témoin tantôt commente l’action, tantôt enfile les caractères de personnages secondaires.

Des voix de belle tenue

On se laisse porter par la musique subtilement dirigée par Sébastien Billard à la tête de l’Orchestre de la garde Républicaine, ses cordes plaintives, ses percussions rythmées au pas, ses cuivres en éveil, attentifs à ne jamais couvrir les voix. Elles sont de belles tenues débarquées pour la plupart du Volksoper de Vienne pour un François au timbre de lumière du ténor Vincent Schirrmacher, une Kathrin aux aigus filés de la soprano Elisabeth Flechl, un Malignac voyou aux graves chatoyants du baryton Klemens Sander. Légère, coquine, Liliana Faraon, soprano roumaine, met des paillettes dans la voix de Chouchou et le tout jeune Alexandre Csoma (son fils dans le privé) ajoute à la finesse de son timbre d’enfant une diction impeccable. Seul vrai marseillais de la distribution, le ténor Wilfried Tissot enfile vivement les habits et les airs de tous les autres rôles, tour à tour portier, vagabond, gendarme, coiffeur….

Un soirée unique pour un festival estropié, mais une soirée de belle émotion. Les spectacles déprogrammés (le film Die Stadt ohne Juden/La ville sans juifs, l’hommage à Meyerowitz, Qui rapportera ces paroles et les créations de Philippe Hersant) seront reportés dans les espaces de La Friche Belle de mai durant le week-end du 13 septembre prochain.

Kathrin vs Zone Libre d’après Die Kathrin de Erich Wolfgang Korngold, adaptation dramaturgique te musicale de Michel Pastore, orchestre symphonique de la Garde Républicaine, direction Sébastien Billard, vidéos de Jules Marius Ordan. Avec Elisabeth Flechl, Vincent Schirrmacher, Klemens Sander, Liliana Faraon, Alexandre Csoma, Wilfried Tissot .

Marseille - Cour de la Préfecture des Bouches du Rhône le 8 juillet 2014

Billeterie Friche Belle de Mai : 04 95 04 95 95 – www.billeterie.lafriche.org

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